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Selon deux sources de haut niveau, CFG renforce ses fonds propres pour accompagner la forte augmentation de son encours de crédits dans le respect des règles prudentielles ; et le RCAR diversifie son portefeuille en misant sur une jeune banque au potentiel de rendement prometteur.

Voici pourquoi le RCAR est entré dans le capital de CFG Bank

Jalil Choukri | LE 18-05-2020 22:06
Selon deux sources de haut niveau, CFG renforce ses fonds propres pour accompagner la forte augmentation de son encours de crédits dans le respect des règles prudentielles ; et le RCAR diversifie son portefeuille en misant sur une jeune banque au potentiel de rendement prometteur.

Le 31 mars, CFG Bank annonce le closing d’une augmentation de capital de 400 millions de dirhams. 200 MDH ont été mis sur la table par le RCAR, l’autre moitié a été apportée par divers groupes familiaux marocains dont l’identité n’a pas été révélée.

Dans un article paru le 14 mai, la lettre parisienne Africa Intelligence présente cette opération comme un « sauvetage » d’une banque « prise dans la tourmente ».

« Prise de participation qui n’est pas anodine car elle permettra à l’Etat, jusque-là actionnaire très minoritaire via CIMR, de mettre son nez dans les affaires familiales puisque RCAR obtiendrait environ 12% de parts… ».

La banque serait menacée, selon la publication, car « elle risquait, en raison de ses pertes cumulées, de voir son capital passer en dessous du capital minimum légal de 200 millions de dirhams… ».

Des difficultés qui résulteraient du fait que CFG n’a pas réussi depuis sa reconversion en banque universelle et malgré les gros efforts d’investissements à drainer suffisamment de clients, explique la lettre confidentielle.

Médias 24/ Le Boursier n’a pas l’habitude de commenter les publications des confrères. Mais ces informations ont suscité des réactions et des interrogations sur la place casablancaise. Car impliquant d’abord une banque, qui a des déposants et des actionnaires qui y ont mis leurs billes, dont une partie de ses salariés. Et parce que cela implique également un établissement de retraite qui gère les pensions de centaines de milliers de fonctionnaires du secteur public.

Nous avons donc voulu en savoir plus, vérifier s’il s’agissait réellement d’une opération de sauvetage où l’argent des retraités de la fonction publique serait placé dans une sorte de « junk bond » dans le seul et unique objectif de sauver une affaire de famille qui serait en déconfiture.

Médias 24/ Le Boursier a contacté deux sources de haut niveau impliquées directement dans l’opération. Leurs réponses donnent une autre version des faits.

« C’est la forte croissance de la banque qui a justifié la recapitalisation »

En théorie, le besoin de recapitaliser une banque se manifeste dans deux sortes situations :

- Scénario 1 : la banque est engloutie par des pertes, dues soit à une chute drastique de l’activité, à une explosion des défauts de paiement ou à une énorme dépréciation de ses actifs financiers. Elle a donc besoin de nouveaux capitaux pour se requinquer, assurer sa survie. C’est ce qu’ont vécu certaines banques américaines et européennes après la crise des subprimes de 2008.

- Scénario 2 : la banque réalise une forte croissance en termes de distribution de crédits, et a donc besoin de plus de fonds propres pour pouvoir tenir le rythme tout en se conformant au fameux ratio Cooke, qui impose aux banques, selon les règles de Bâle III, de mettre au moins 12% du volume des crédits distribués en fonds propres.

Ce deuxième scénario, plusieurs banques marocaines le vivent, comme le Crédit Agricole du Maroc pour les besoins de financement du monde rural ou Attijari, BCP et Bank of Africa, un trio qui n’a cessé de renflouer ses capitaux ces dernières années pour faire face à la croissance de ses encours aussi bien au Maroc qu’en Afrique subsaharienne.

CFG Bank est à mettre également dans cette case, selon une source interne de la banque. « La banque réalise une croissance telle qu’elle est obligée de renflouer constamment ses fonds propres », nous dit-elle.

Les chiffres communiqués par la banque dans ses états de synthèse confirment cette affirmation : entre 2018 et 2019, l’encours des crédits de CFG est passé de 2,4 à 3,9 milliards de dirhams, soit une croissance de 62%. Une croissance à deux chiffres qu’elle aligne depuis sa reconversion en banque universelle fin 2015, au moment où la moyenne du secteur ne dépasse pas les 6% au meilleur des cas.

Un énorme gap qui est assez logique, il faut le dire. CFG ne réalise pas des miracles par rapport à ses consœurs. Quand on part de zéro, il est facile, voir tout à fait normal, de croître à deux chiffres par rapport à d’autres banques vieilles de plusieurs décennies et qui traînent derrière elles un encours de centaines de milliards de dirhams. La forte croissance de CFG n’est pas induite par un effort commercial hors du commun, mais par un simple effet de base.

Selon notre source, le problème de CFG n’est pas donc le manque de clientèle ou l’échec de sa reconversion en banque universelle, mais l’incapacité de ses fonds propres de départ à absorber le rythme rapide de croissance qu’elle réalise. « Ce qui pour un banquier doit être plutôt un motif de satisfaction… », estime-t-elle. Reste à trouver les ressources pour renforcer le haut du bilan et donner une bonne assise à cette croissance des emplois.

Quand les crédits progressent fortement, les fonds propres doivent suivre le même rythme. Car le clignotant du ratio Cooke se met automatiquement dans le rouge. C’est ce qui s’est passé cette année pour CFG Bank. "En faisant presque doubler son encours de crédits, la banque a vu son ratio descendre sous la barre réglementaire des 12%", nous précise-t-on.

Elle était donc obligée d’aller chercher de nouvelles ressources pour à la fois se conformer à la réglementation bancaire, mais aussi pour se donner les moyens de continuer sur cet élan de croissance. Et la banque centrale exige pour cela des capitaux durs : une injection en capital ou une levée de dette perpétuelle ou subordonnée. Ou les deux combinées à la fois.

Depuis sa reconversion en banque universelle, CFG Bank a opté pour des augmentations de capital. La première a été réalisée en 2016, la seconde en 2018, pour un total de 600 MDH. Des opérations qui lui ont permis de soutenir son rythme de croissance. Résultat : la banque a doublé de taille en deux ans, son PNB étant passé de 80 à 160 MDH entre 2016 et 2018.

La plus récente augmentation de capital est donc celle bouclée le 31 mars dernier, à hauteur de 400 MDH. Elle a permis, selon notre source, de faire monter le ratio de solvabilité à plus de 17%. Ce qui dépasse largement le minimum requis et octroie à la banque une marge de trois années pour faire croître son encours de crédit, ajoute-t-elle.

Et cette recapitalisation ne sera pas la dernière. CFG Bank prévoit d’ores et déjà une nouvelle augmentation de capital en 2023, mais qui se fera, comme l’espèrent ses actionnaires, via la Bourse de Casablanca, sous forme d’IPO. « Avec le Coronavirus, l’agenda de l’IPO sera peut-être décalé d’un an. Car on ne pourra pas réaliser les mêmes niveaux de croissance en 2020… », confie notre source.

Quant au seuil du capital minimum légal de 200 MDH que la banque aurait frisé selon la publication parisienne, les comptes consolidés de la banque à fin 2019 montrent autre chose : les capitaux propres affichent un total de 479 MDH…

Une banque dans la tourmente ? 

Les augmentations de capital sont donc tout à fait logiques dans un contexte de croissance rapide des crédits. Surtout quand cette croissance est saine, insiste notre source, chiffres et indicateurs à l’appui :

- Pour un encours de crédits de 3,9 milliards à fin 2019, la banque affiche en face un stock de dépôts de 5,6 milliards de dirhams. Les dépôts couvrent donc largement les crédits distribués, et progressent également à deux chiffres (36% entre 2018 et 2019).

- La forte progression des dépôts et des crédits en 2019 a généré un produit net bancaire (PNB) de 227 MDH, en croissance lui aussi de deux chiffres (42%). Cela montre que la banque ne fait pas de la croissance à perte, qu’elle génère de la marge sur intérêt, des commissions, etc.

-Si l’activité s’accélère, cela ne s’accompagne pas d’un emballement des charges d’exploitation, qui n’ont crû que de 3% en 2019. Signe d’une bonne optimisation des moyens et des ressources, et d’une productivité assez élevée.

-Autre chiffre révélateur : le taux de sinistralité, indicateur qui rapporte les créances en souffrance au total de l’encours des crédits. Ce taux renseigne sur la qualité du portefeuille d’une banque. Chez CFG, il est de 0,5%, selon notre source, contre une moyenne de 8,5% pour le secteur. Là aussi, cela n’est pas le fait d’un génie spécial dont feraient montre les analystes crédit de la banque, ou d’une (trop) grande méfiance des ses gestionnaires « risk »… mais relève du simple fait de la jeunesse de l’encours. « Notre encours est tout jeune. Nous n’avons pas encore eu de gros accidents », souligne une source à CFG Bank.

-Côté résultat net, la banque accumule depuis sa reconversion en banque universelle des pertes de 507 MDH. Comme toute activité qui démarre, les pertes sont la règle durant les premières années. Pour CFG, leur ampleur se justifie, selon son management, par le gros investissement de départ (dans la technologie, le système d’information, l’ouverture d’agences…), qui a besoin selon le business plan de départ d’au moins cinq ans pour être amorti.

En 2019, la banque a réalisé un déficit net de 76 MDH, contre plus de 104 MDH un an auparavant. Et l’équilibre était prévu pour cette année, comme programmé dans le business plan initial. « Avec la crise du Coronavirus, cet objectif sera certainement décalé à 2021, car on ne pourra pas réaliser en 2020 la croissance sur laquelle on tablait dans notre business plan », précise notre source.

L’ampleur des pertes cumulées n’est pas justifiée uniquement par l’effort d’investissement consenti ou les charges d’exploitation, mais également, comme l'indique notre source, par la politique de provisionnement, qui impose à toutes les banques depuis 2018 de mettre en provision (à des degrés différents) toutes les créances anciennes comme nouvelles, y compris les plus saines d’entre elles. C’est la fameuse règle de l’IFRS 9, qui a érodé la rentabilité de toutes les banques marocaines, mais aussi de leurs consœurs internationales.

>>>Lire à ce sujet : La montée des risques pèsera lourd sur les bénéfices des banques

Selon notre source, la banque ne compte pas se satisfaire de l’équilibre. Son objectif affiché : doubler encore une fois de taille d’ici 2023. Ce qui ferait passer le PNB de 227 MDH aujourd’hui à plus de 400 MDH dans trois ans. Mais en étant cette fois bénéficiaire, histoire de se présenter au marché boursier sous de bonnes allures. Et avec une valorisation certainement plusieurs fois supérieure aux tickets que mettent aujourd’hui les investisseurs institutionnels et privés pour entrer dans son tour de table.

L’entrée du RCAR dans le capital

L’entrée du RCAR dans ce contexte est présentée par la publication française comme une tentative de sauvetage par l’argent des retraites et qui permettrait au passage à l’Etat, jusque-là minoritaire à travers CIMR, d’avoir un représentant dans le conseil d’administration via une prise de participation de l’ordre de 12%.

Nos sources approtent des précisions :

D’abord, la CIMR n’est pas un établissement public. Mais un groupement d’entreprises du secteur privé créé pour offrir à leurs salariés une retraite complémentaire au régime de base peu généreux de la CNSS. L’Etat n’y intervient ni directement, ni indirectement. C’est une affaire 100% privée.

Ensuite, le schéma de l’actionnariat de CFG Bank post-recapitalisation montre que le RCAR ne détient que 9,2% du capital de la banque et pas 12%.

Une participation pratiquement similaire à celles que détiennent les fonds internationaux Africinvest (9,9%) et Amethis de la galaxie Rothschild (9,9%), deux véhicules d’investissement entrés dans le capital de CFG en 2018. Et largement inférieure aux parts détenues par le groupe FinanceCom de Othman Benjelloun (14,6%) à travers RMA et Bank of Africa, les groupes privés marocains (16%) ou encore les fondateurs et collaborateurs associés (21,7%).

« La part prise par le RCAR parait en cela très ordinaire. Et n’a absolument rien d’exceptionnel », explique une de nos sources.

Le RCAR est un des plus gros investisseurs institutionnels de la place. Gérant les retraites de plus de 480.000 affiliés du service public et des collectivités locales, il est présent dans le capital de pratiquement toutes les grandes capitalisations de la Bourse de Casablanca. Et détient également des participations dans divers instruments non cotés.

Avec un portefeuille global de 126 milliards de dirhams (en valeur marché à fin 2019), le RCAR détient par exemple 5,48% du capital de la BCP, 5,8% du capital de Maroc Telecom, 6,9% du capital de Cosumar, plus de 8% du capital d’Alliances, 5% du capital d’Addoha ou encore 16,88% dans Eqdom… Des participations qui valent des dizaines de milliards en capitalisation comparées aux 200 millions misés dans une « start up » du secteur bancaire, dont le poids dans le portefeuille global de la caisse de retraite représente … 0,16%.

Un petit investissement donc, mais qui a été drivé par "deux principales motivations" selon une source du RCAR : 

1-La diversification des participations dans le secteur bancaire :

« Cet investissement permet d’abord au RCAR de diversifier son exposition sur le secteur bancaire qui continue de présenter des fondamentaux solides, et sur lequel il est déjà très présent en détenant des participations importantes dans le capital des principales banques de la place. C’est une taille qui reste aussi cohérente avec nos positions détenues sur les autres banques dont les fondamentaux nous intéressent, avec notre souhait de contribuer à la gouvernance de cette banque en occupant un siège au Conseil d’Administration et ses autres émanations », explique notre source.

« Nous pensons aussi que CFG Bank dispose de la particularité d’un modèle de développement différencié basé sur une forte digitalisation et un service client évolué, ce qui est cohérent avec notre objectif de diversification. Nous sommes par ailleurs rassurés par la qualité du tour de table de cette banque, constitué à plus de 2/3 d’institutionnels et fonds d’investissement», ajoute-t-elle.

2- Le potentiel de rendement que présente la jeune entreprise :

« Notre analyse de l’activité historique et de ses perspectives d’évolution nous a conforté quant au potentiel de rentabilité espérée sur le moyen et long terme, et sur la satisfaction de nos critères de risque. Nous avons tenu compte pour ces analyses d’un business plan réaliste, traduisant une amélioration progressive de la situation financière de CFG Bank, et dont les réalisations à fin 2019 dépassent nos prévisions initiales. Bien sûr, le nouveau contexte lié à la crise COVID-19 aura un impact sur ces prévisions, mais c’est le cas de toutes les valeurs, bancaires ou autres », insiste notre source.

C’est donc, comme le présentent nos sources, la rencontre entre deux intérêts qui convergent : un institutionnel en manque de papier frais, qui cherche des opportunités de placement. Et une jeune boutique financière qui génère de la croissance à deux chiffres depuis sa reconversion en banque universelle, mais qui, pour continuer de grandir, a besoin d’un peu plus de fonds propres.

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