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Conçues par la Banque Mondiale en 2017 pour faire face aux pandémies, ces obligations font aujourd’hui polémique, car se révélant inefficaces dans les situations d'urgence sanitaire. Le principe de leur création était pourtant très louable, mais le diable se cache souvent dans les détails. Décryptage.

Pandemic bonds, ou quand les marchés "spéculent sur la mort"

M.M. | LE 26-03-2020 19:19
Conçues par la Banque Mondiale en 2017 pour faire face aux pandémies, ces obligations font aujourd’hui polémique, car se révélant inefficaces dans les situations d'urgence sanitaire. Le principe de leur création était pourtant très louable, mais le diable se cache souvent dans les détails. Décryptage.

Beaucoup n’ont entendu parler du Coronavirus que cette année, après le déclenchement de l’épidémie en Chine. Pourtant, celle maladie était bien connue des professionnels de la santé, mais aussi des marchés financiers. Preuve par les « pandemic bonds ».

Lancés dès juin 2017 par la Banque Mondiale pour un montant de 320 millions de dollars, ces titres obligataires, très généreux en coupons, sont aujourd’hui l’objet d’une grande polémique.

Dans un article paru dans le Financial Times, l’ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, Larry Summers, les qualifient de « titres morbides », « d’erreur embarrassante » et de « maladresse financière », motivée par « le désir de certains responsables de la Banque Mondiale de se vanter d’une initiative créative engageant le secteur privé ». Des titres « flashy » qui permettent de spéculer sur la mort, assènent d’autres experts.

C’est quoi ces titres et comment fonctionnent-ils ?

L’intention de départ parait pourtant très louable. En 2014, la Banque Mondiale a remarqué qu’il a fallu plus de trois mois à la communauté internationale pour apporter aux pays touchés par le virus d’Ebola (Guinée, Libéria et Sierra Leone) les ressources financières nécessaires aux interventions d'urgence. Un délai durant lequel le nombre d'infections dans ces trois pays avait décuplé.

Pour raccourcir ce délai, l’institution a donc décidé de mettre en place un mécanisme financier innovant, permettant de déjouer les interminables négociations intergouvernementales en associant directement les marchés financiers à l’effort mondial de soutien aux pays pauvres.

S’inspirant des instruments de couverture des catastrophes naturelles (les Cat bonds), ces « pandemic bonds » ont été ainsi conçues comme une sorte d’assurance visant à soutenir les pays pauvres en cas de déclaration d’une pandémie. Parmi les maladies répértoriées : le Coronavirus, mais aussi la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, le Filovirus (Ebola, Marburg) ou encore la fièvre de Lassa…

Le principe est simple : un investisseur place, par exemple, 100 000 dollars en juin 2017 pour une durée de 3 ans, le terme des obligations étant fixé à juillet 2020. Comme dans tout instrument de dette, l’investisseur reçoit durant cette période des intérêts. Et à la fin de l’échéance, il récupère son capital de départ.

Seule nouveauté : si au cours des trois années, une des pandémies répertoriées se déclare, l’investisseur perd son capital, qui sera reversé à des pays pauvres pour les aider à surmonter la crise sanitaire et juguler ses effets économiques.

Une affaire trop risquée ? Oui, mais très juteuse. Car pour séduire les hedge funds et autres banques d’investissement, la Banque Mondiale a assorti ces titres de taux très alléchants : entre 10 et 13% selon la catégorie de titres souscrits. Du pain béni en ces temps de taux négatifs…

>>> Consulter le prospectus de l’opération.

Cette innovation financière était saluée par la communauté mondiale au moment de son lancement. Car toutes les parties paraissaient gagnantes dans l’affaire :

-Les investisseurs bénéficiaient d’un produit de taux très généreux, leur permettant de diversifier leurs placements et booster le rendement de leurs portefeuilles en ces temps de taux bas.

-La Banque Mondiale levait de l’argent qui lui permettra d’aider des pays pauvres. Et sans avoir à payer quoi que ce soit, car ce sont l’Allemagne et le Japon qui se sont portés volontaires pour prendre en charge les intérêts de la dette.

-Et in fine, les pays pauvres pouvaient, en cas de crise sanitaire, bénéficier d’un soutien financier pouvant aller jusqu’à 320 millions de dollars.

L’intention de départ était donc louable. Mais l’efficacité de cet instrument est vivement remise en question aujourd’hui.

Attendre que les gens meurent pour intervenir

L’instrument n’est en effet efficace que quand il permet de mobiliser rapidement les fonds en faveur des pays les plus vulnérables, dont la liste est consultable ici. Or, il se trouve qu’il a été conçu pour retarder au maximum les versements.

Le diable se cachant dans les détails, les mécanismes de déclenchement du financement ont été assortis de plusieurs conditions très restrictives.

Pour que le paiement soit déclenché, il faudrait au moins 250 morts dans le pays d’origine de l’épidémie ainsi que 20 décès dans un deuxième pays. Les critères prévoient également l'écoulement d'une durée de 84 jours entre le premier rapport de situation de l'OMS et les premiers versements.

Ce qui fait dire à Olga Jonas, ancienne économiste de la Banque Mondiale rattachée actuellement au Harvard Institut, qui a rédigé en 2019 une critique virulente sur cet instrument dans la revue Nature, que ces critères restrictifs, assortis de taux d’intérêts élevés, ne sont nécessaires que pour attirer les investisseurs et non pour venir en aide aux pays les plus vulnérables. « Les pandemic bonds ne permettent pas d’agir rapidement, puisque le mécanisme ne se déclenche que lorsque la situation devient déjà très dégradée », explique-t-elle.

>>> Lire la critique d’Olga Jonas dans Nature.

En plus d’attendre que les gens meurent pour agir, ce mécanisme s’est révélé inefficace pour aider en 2018 un pays comme la RDC qui a été largement touché par la deuxième vague de l’épidémie d’Ebola.

Malgré le nombre très élevé de morts (plus de 2.200 personnes), aucun fonds n’a été débloqué, car il fallait que le virus touche un deuxième pays et y produit au moins 20 décès. Une grande aberration, qui fait dire à l’économiste que ces critères restrictifs ne servent finalement qu’à réduire la probabilité de paiement, à rendre ces titres attractifs et à engraisser les marchés financiers. Et même quand toutes les conditions sont remplies, le paiement n’est déclenché que quand les épidémies se sont développées.

« Le meilleur investissement est d'assurer un financement adéquat et stable pour les structures de santé publique. Le mécanisme des pandemic bonds a échoué. Cela devrait prendre fin et les fonds devraient aller aux pays pauvres, pas aux investisseurs », assène-t-elle.

Le Covid-19 déclenchera le défaut pour les investisseurs

Faisant des milliers de morts dans plusieurs pays du monde, le Covid-19 est ainsi le premier événement à déclencher le défaut pour les investisseurs. Il intervient d’ailleurs à quelques mois seulement du terme de ces obligations (juillet 2017), cassant tous les calculs optimistes des cols blancs qui ont misé dessus.

La pandémie remplit en effet tous les critères fixés dans le prospectus de la levée réalisée par la Banque Mondiale en 2017. Mais les paiements tardent à se faire, alors que le virus continue de faire des ravages.

Les critères prévoient l'écoulement d'une durée de 84 jours entre le premier rapport de situation de l'OMS et les premiers versements. Ce rapport a été publié le 21 janvier 2020, ce qui signifie que les premiers versements n’auront lieu que vers le 15 avril.

En attendant, la valeur de ces obligations a fondu produisant d’énormes pertes en capital pour ceux qui y ont investi. «S’ils étaient cotés sur des marchés publics, ces bons vaudraient probablement 10% de leur valeur », estimait, en février, un analyste dans le Wall Street Journal.

Négociées de gré à gré, ces titres ne sont pas cotées en Bourse, il est donc impossible de connaître leur valeur actuelle. Personne non plus ne peut connaître l’identité de leurs détenteurs. Le communiqué de la Banque Mondiale annonçant le succès de la levée s’était contenté de citer la catégorie des investisseurs impliqués, leur origine, mais sans dévoiler leur identité. Ils sont essentiellement européens (82%). Les américains ne sont impliqués qu’à hauteur de 15%. Le reste étant réparti entre le Japon et des paradis fiscaux comme les Bermudes.

>>> Voici le communiqué de la Banque Mondiale détaillant les résultats de la levée.

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