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INTERVIEW. Co-porteur de la Chaire « Blockchain & B2B Platforms », chercheur CNRS au Centre de recherche en économie et statistique de l’École Polytechnique à Paris, Julien Prat analyse pour LeBoursier la folie autour du Bitcoin. Pour le professeur, l’engouement des institutionnels pousse la valeur, mais la technologie Blockchain recèle le véritable potentiel sous-jacent. Elle permettrait d’abolir de nombreuses barrières dans le monde de la finance.

Les cryptomonnaies et la blockchain vues par Julien Prat, chercheur CNRS à Polytechnique Paris

Les cryptomonnaies et la blockchain vues par Julien Prat, chercheur CNRS à Polytechnique Paris
Julien Prat ©École polytechnique – J.Barande
B.B | LE 13-04-2021 18:02
INTERVIEW. Co-porteur de la Chaire « Blockchain & B2B Platforms », chercheur CNRS au Centre de recherche en économie et statistique de l’École Polytechnique à Paris, Julien Prat analyse pour LeBoursier la folie autour du Bitcoin. Pour le professeur, l’engouement des institutionnels pousse la valeur, mais la technologie Blockchain recèle le véritable potentiel sous-jacent. Elle permettrait d’abolir de nombreuses barrières dans le monde de la finance.

Le Bitcoin a atteint un nouveau record aujourd’hui en se hissant à 62.575 $. Depuis le début de l’année son cours s’est apprécié de 113%. Une envolée alimentée par un appétit de plus en plus prononcé des investisseurs institutionnels pour les cryptomonnaies. Notamment Paypal et Tesla suivi par BNY Mellon.

Dans cet entretien, Julien Prat estime que pour les institutionnels, le Bitcoin est un actif prometteur dans un environnement atone, entre taux bas et abondance de l’épargne. Mais pour le professeur, la technologie sous-jacente aux cryptomonnaies, la Blockchain, demeure l’une des principales raisons de l’engouement. Cette technologie ouvrirait la porte à une multitude de services financiers décentralisés avec à terme, un potentiel changement de paradigme dans la configuration du système bancaire. 

- LeBoursier: En ce moment, il y a une folie autour du Bitcoin. Qu'en pensez-vous ?

- Julien Prat : Cette euphorie me surprend. Je ne m’attendais pas à ce que Bitcoin atteigne une telle valeur si vite. Personne ne sait quelle est la valeur fondamentale de Bitcoin. Si le gens estiment qu’il vaut énormément d’argent, il peut valoir très cher, cela pourrait s’effondrer aussi. Honnêtement, je ne joue pas vraiment à ce jeu de prédire le cours que peut avoir le Bitcoin. Mais cela est très autoréalisateur.

Regardez le marché de l’or, il est extrêmement volatile, ce sont des cycles. Quand les gens ont peur, ils le considèrent comme valeur refuge et le cours monte fortement. Maintenant Bitcoin est devenu une sorte de valeur refuge, d’or digital, animé par les mêmes sentiments. Il y a aussi des facteurs tendanciels qui font que le cours augmente, notamment les acteurs institutionnels avec une demande qui devient de plus en plus forte.

- On a vu Paypal, Tesla, ou encore Visa et BNY Mellon s’intéresser au sujet. Comment expliquer l’appétit des institutionnels envers les cryptomonnaies ?

Je pense que les institutionnels se demandent aussi ce qu’ils ont perdu à ne pas investir plus tôt dans les cryptomonnaies, non ? Sachant que le Bitcoin valait autour de 2 000 $ il y a quatre ans et qu’il a fait x25 ou x30 depuis… C’est une belle opportunité de profit perdu : aucun actif ou placement n’a rapporté un tel rendement.

Je pense pour ma part qu’il y a trois facteurs. Premièrement, la peur de manquer l’opportunité, c’est assez normal dans le milieu financier. Deuxièmement, il y a un pari de fond sur la technologie blockchain. Nous sommes à l’aube d’un changement fondamental grâce à cette technologie et les investisseurs veulent se positionner. Et troisièmement, le contexte économique actuel où l’on voit qu’il y a peu d’opportunités de placement. Les taux d’intérêts sont très bas et nous sommes dans un environnement où il y a énormément d’épargne. En sus, beaucoup de liquidité a été injectée par les banques centrales, particulièrement depuis la crise du Covid-19. Où est le retour aujourd’hui ? Dans la bourse et les cryptomonnaies. Jusqu’à récemment, les institutionnels s’en étaient tenus éloignés car il y a avait des risques régulatoires, qui sont d’ailleurs fondés, mais ils deviennent de plus en plus contrôlés, la régulation s’améliore, et les investisseurs aimeraient également bénéficier des retours. Mais tout cela existe car derrière, il y a un potentiel disruptif de la technologie.

- Et si tout cela s’écroulait au final ? Quels sont les risques ?

L’une des propositions fondamentales de la finance, c’est que personne ne peut systématiquement battre le marché. Personne ne sait avec certitude comment cela va évoluer. Ce que je dis c’est qu’il y a une technologie derrière qui recèle du potentiel. Mais cela ne veut pas dire que j’incite les gens à se ruer sur le Bitcoin. En 2000, il y a eu l’effondrement de la bulle internet, mais cela n’empêche pas que l’internet ait été la plus grande révolution technologique sur les 20 dernières années. Donc on peut très bien avoir une technologie qui va être révolutionnaire et assister conjointement à un effondrement temporaire des valorisations.

- Pour un particulier, quels sont les avantages que la blockchain peut représenter ?

Dans le court terme, vous pourrez bénéficier de systèmes de paiement beaucoup moins chers. Déplacer de l’argent de pays à pays est onéreux. Une des promesses à très court terme des blockchains est de réduire considérablement ce coût.

Les disruptions qui seront apportées par la blockchain seront, à mon avis, liées à l’intermédiation des différents services financiers. Or, ce n’est pas quelque chose qui est très apparent aux utilisateurs. Aujourd’hui, tout le monde envoie de l’argent sur internet et utilise des cartes de paiement, mais peu de personnes savent comment ça fonctionne. Donc c’est très souterrain. La blockchain permettra aux gens d’avoir une expérience différente de leur rapport aux services financiers. C’est un avenir où vous aurez sur votre téléphone, accès à plein de services financiers, avec potentiellement un compte qui vous permettra de virer de l’argent aux quatre coins du monde et qui ne vous coûtera quasiment rien.

La disruption de long terme en jeu avec la blockchain, c’est que les différents actifs financiers (argent, titre de propriété, etc…) existeraient directement au niveau du protocole internet et ne seraient pas gérés par des intermédiaires financiers. En d’autres termes, déplacer de la valeur équivaudra à déplacer de la donnée.

- Est-ce que le chemin pris actuellement par le Bitcoin et les cryptomonnaies en général, leur permettrait de devenir, à terme, un actif financier au même titre que les actions ou les obligations sur le marché ?

Les cryptomonnaies sont dans un environnement qui n’est pas en conformité avec la régulation financière. Le problème de fond, c’est qu’il n’y a pas d’identité. Les adresses sont des clés publiques et donc, on ne sait pas qui fait quoi. On peut résoudre ce problème en mettant sur liste blanche (white lister) les adresses, c’est-à-dire en s’assurant de l’origine des Bitcoins et, en particulier, qu’ils n’ont pas servi au blanchiment d’argent.

Cela dit, j’ai du mal à imaginer que tout le monde soit sur liste blanche sur Bitcoin. Mais si des gens veulent utiliser Bitcoin et rester dans le système traditionnel, on pourrait très bien imaginer un système où il n’y ait que des adresses qui soit sur liste blanche et des entreprises dont le métier est de tracer l’origine des bitcoins en s’assurant qu’ils n’aient transité que par des adresses sur liste blanche. C’est d’ailleurs comme cela que procèdent les acteurs institutionnels. Ils ne vont toucher que des Bitcoins dont on peut tracer la vie. En passant, cette traçabilité est une puissance de la technologie Blockchain. Il est beaucoup plus facile de tracer la vie d’un Bitcoin que de tracer la vie d’un actif financier dans le système standard où il peut y avoir une multitude de sociétés écrans.

A terme, il est imaginable qu’il existe deux réseaux parallèles. Un réseau dit ‘autorisé’ où toutes les adresses ont été vérifiées et un réseau ‘opaque’. Les utilisateurs souhaitant rester dans la conformité, passeront uniquement par le premier réseau. Il y a des entreprises dont c’est le métier. Certaines personnes détiennent des fortunes en Bitcoins. Quand elles veulent les convertir et déposer leur argent sur un compte bancaire, elles doivent passer par des entreprises qui effectuent un travail forensique sur l’histoire de leurs Bitcoins afin de s’assurer qu’ils ne soient jamais passés par des adresses criminelles.

Mais, il ne faut pas se focaliser uniquement sur Bitcoin, comme je le dis, Bitcoin est à la Blockchain ce que l’email est à l’Internet.

- Des discussions et un suivi sont organisés par différentes banques centrales, notamment Bank Al Maghrib sur le sujet des cryptomonnaies, basées sur la blockchain. Quel est l’avantage pour une banque de mettre en place la technologie blockchain ?

Les banques centrales cherchent à préserver leur souveraineté monétaire. Il faut qu’elles gardent le contrôle sur la masse monétaire nationale. Or, les technologies utilisées par les banques centrales reposent sur un système de paiement qui est complexe, couteux et fondamentalement dépassé. C’est pourquoi les banques centrales sont en train de considérer l’émission de monnaie digitale. Elles ne sont pas obligées de le faire et ont d’ailleurs des inquiétudes sur le sujet, c’est pour cela qu’elles cherchent des moyens de le faire de manière intelligente, stable, etc…

Actuellement, les particuliers ne peuvent pas ouvrir un compte directement à la banque centrale, mais plutôt dans une banque commerciale qui va ensuite ouvrir un compte à la banque centrale. Imaginez que demain vous puissiez ouvrir un compte à la banque centrale en monnaie banque centrale, quel serait l’intérêt pour vous d’ouvrir un compte dans une banque commerciale ? Ce qui inquiète les banques centrales, c’est la fuite des dépôts des épargnants vers les comptes de la banque centrale. Ce serait coûteux pour les banques, car elles tirent une partie de leurs revenus de la gestion des comptes de dépôts.

Donc in fine, cela pose des questions de reconfiguration du système bancaire qui sont assez fondamentales. Mais d’un autre côté, si elles ne le font pas, il y a le risque de voir arriver des acteurs avec des technologies dominantes à même de contester le contrôle de la banque centrale. Il faut donc trouver un moyen d’accéder à une nouvelle ère technologique sans pour autant déstabiliser le système financier dans son ensemble.

 

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