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Mesure de bon sens en ces temps de crise, la recommandation émise par Bank Al Maghrib pour la suspension des dividendes des établissements de crédit ne plait pourtant pas à tout le monde. Décryptage.

Dividendes des banques : la recommandation de suspension divise la place

M.M. | LE 14-05-2020 15:11
Mesure de bon sens en ces temps de crise, la recommandation émise par Bank Al Maghrib pour la suspension des dividendes des établissements de crédit ne plait pourtant pas à tout le monde. Décryptage.

Les petits porteurs en bourse ont été les premiers à monter au créneau pour dénoncer une « mesure punitive », « insensée » et qui tombe à un moment où leurs portefeuilles Actions ont déjà subi de lourdes pertes depuis le déclenchement de la pandémie du Covid-19.

Les valeurs bancaires, comme toutes les actions cotées à la Bourse de Casablanca, ont en effet accusé de grosses pertes ces deux derniers mois. Le Masi affiche à l’heure où ces lignes sont écrites des pertes cumulées de plus de 23% depuis le début de l’année. Les pertes des six banques cotées sont encore plus lourdes : leur indice sectoriel a lâché plus de 32% depuis le début de l’année.

Annoncé le 11 mai en fin de journée, l’appel de BAM pour la suspension des dividendes bancaires a accéléré cette chute des cours, l’indice sectoriel ayant lâché depuis plus de 4%, contre 2,7% pour le marché dans sa globalité.

« Nous ne sommes pas tous des rentiers en costume cigare »

Les petits porteurs - qui placent leurs économies dans les titres bancaires - comptaient sur cette salve des dividendes pour grappiller un peu de rendement. Mais avec la suspension recommandée par la banque centrale, ils ne peuvent désormais plus compter sur cette source de revenus pour limiter la casse subie sur la valeur de leurs portefeuilles.

Les banques sont historiquement généreuses en matière de distribution de dividendes. En 2017 et 2018, elles ont distribué pour la majorité d’entre elles la moitié de leurs bénéfices à leurs actionnaires. Des banques comme le CIH ou la BMCI les ont même gâtés. Après un pay-out de 97,7% en 2017, le CIH a distribué plus de 81% de ses bénéfices en 2018. La filiale de BNP Paribas a gratifié ses actionnaires en 2017 d’un dividende exceptionnel de plus de 3 fois ses bénéfices, et a distribué pour l’exercice suivant plus de 71% de son résultat net.

Les banques sont donc de vraies vaches à lait en termes de dividendes. Elles offrent en moyenne un rendement moyen de 3,07% (Dividend Yield servi en 2019 pour le compte de l’exercice 2018).

Priver les petits porteurs de cette manne peut être donc mal vécu dans ce contexte de krach boursier. D’où leur colère, qui peut être tout à fait compréhensible. Surtout qu’ils ne sont pas tous de riches rentiers, comme tient à le rappeler l’un d’entre eux. « Il y a des milliers de personnes qui gèrent des petits portefeuilles et comptent justement sur ces dividendes pour soutenir leurs revenus, payer les frais de scolarité de leurs enfants, les traites de leurs maisons, ou juste joindre les deux bouts… On n’est pas tous des capitalistes, des rentiers en costume cigare, qui passent leur journée sur les parcours de Golf », tonne-t-il.

Suspendre les dividendes, un mauvais signal ?

La colère de certains petits porteurs relève donc essentiellement de l’impact sur leur pouvoir d’achat et la dévalorisation attendue de leur épargne. Mais les contradicteurs de la décision Bank Al Maghrib ne sont pas tous mus par les mêmes raisons. Certains contestent même le fondement de cette décision et estiment qu’elle ne fera qu’alimenter la panique sur le marché.

Sondé par Le Boursier, un acteur de la place dit par exemple ne pas comprendre pourquoi la banque centrale s’immisce dans un sujet qui ne la concerne pas : « Les dividendes, ça n’appartient pas aux banques, mais aux actionnaires. La banque centrale n’a pas le droit de dicter aux banques leur politique de distribution des dividendes », estime-t-il.

La suspension des dividendes peut avoir un sens, estime-t-il, si l’Etat ou la banque centrale viennent au secours des banques pour les recapitaliser, les sauver de la faillite. Ce qui n’est pas le cas, précise-t-il, au Maroc, où le secteur reste jusque-là bien doté en fonds propres et respecte à la lettre les ratios prudentiels exigés par le régulateur.

« Les banques à notre connaissance n’ont pas de problème de liquidités. Les pousser à suspendre les dividendes pour préserver leur capacité à financer l’économie, c’est comme reconnaître, sans vraiment l’assumer, qu’elles sont très fragiles. Donc, soit ça va mal et on nous le cache, soit on anticipe de gros dégâts en terme de défaut, aussi bien au Maroc qu’en Afrique où les grandes banques sont fortement exposées », estime notre source, pour qui cette décision envoie, quel qu’en soit le motif, un mauvais signal au marché.

D’autant que le jeu n’en vaut pas la chandelle : « Les banques allaient distribuer au maximum 7 milliards de dirhams. Ce n’est pas ce montant qui va renforcer leurs capacités ou leur résilience. C’est à peine 4% de leur fonds propres. Cela n'a rien à voir avec les besoins de l'économie marocaine », explique-t-il.

Et d’ajouter que si Bank Al Maghrib voulait vraiment renforcer la capacité de financement de l’économie, elle pourrait relever ses ratios, appeler les banques à renforcer leur fonds propres, etc. Mais en aucun cas empêcher les établissements bancaires de disposer de leurs bénéfices ou leur dicter quoi en faire…

Un geste symbolique de la banque centrale

Mais cet avis, quoique (trop) rationnel, et qui émane d’une analyse théorique du marché et des prérogatives de BAM, n’est pas partagé par tout le monde.

7 milliards, ce n’est pas en effet cela qui va permettre de financer la relance de l’économie marocaine. Attiariwafa bank, pour ne citer que cet exemple, a servi en moins de six semaines (entre février et mars) plus de 13 milliards de dirhams de crédits à 7 360 entreprises, comme annoncé dans sa communication financière du premier trimestre.

Le surplus de liquidités que va générer la non-distribution des dividendes n’est donc qu’une gouttelette d’eau dans un océan… Le geste recommandé par Bank Al Maghrib relèverait donc plus de la symbolique que de la volonté de préserver les équilibres des banques ou de renforcer leurs capacités de financement de l’économie.

Car au moment où des millions de Marocains ont perdu leur revenu, que des milliers d’entrepreneurs rasent les murs, que des milliers de salariés ont accepté de faire des sacrifices sur leur rémunération, que l’Etat et l’administration fournissent des efforts gigantesques pour gérer la crise… voir des actionnaires de banques se gaver en dividendes serait malvenu, voire indécent.

Surtout que, hormis les (très) petits porteurs, l’actionnariat des banques est constitué d’acteurs assez solides :

-des groupes marocains comme Al Mada, FinanceCom, les BPR, la CDG… qui ne rechignerait pas à renoncer (temporairement) à une part de dividende pour participer à l’effort général de « guerre ».

-des institutionnels comme la Mamda-Mcma, la CIMR, la CMR, et autres compagnies d’assurances qui ont des réserves historiques bien garnies, à des CMP très bas, et dont les portefeuilles sont largement diversifiés pour permettre une dilution rapide de ce «zéro rendement » venant de leurs participations bancaires.

-des groupes français comme BNP Paribas, Crédit Agricole et Société Générale qui seraient les premiers à comprendre cette décision, puisque c’est d’abord en Europe que la suspension des dividendes des banques a été décidée. Une mesure prise fin mars par la BCE et qui a été soutenue par la Fédération bancaire européenne (le GPBM européen), dont la SG, le CA et BNP sont membres…

Depuis le déclenchement de la crise, toutes les composantes de la société ont été appelées à faire un effort pour amortir le choc de la crise et participer à l’effort de relance. En appeler au sens civique des actionnaires de banques est tout à fait logique et compréhensible.

Pour leur permettre de financer les entreprises et soutenir les ménages, les banques ont d’ailleurs bénéficié de tous les instruments possibles et imaginables : réduction du taux directeur, triplement de la capacité de refinancement auprès de la banque centrale, instauration de garanties étatiques sur les crédits aux entreprises…

« Si ces largesses ont été décidées, ce n’est pas pour dégager des liquidités à distribuer aux actionnaires, mais pour soutenir les entreprises en difficulté et financer la relance », signale une source de la profession, qui rappelle à ce titre que BAM n’oblige aucune banque à ne pas rémunérer ses actionnaires.

« Nous avons eu des discussions avec les équipes de la banque centrale, qui ont bien précisé qu’il s’agit d’une recommandation, et non d’une directive. A charge pour chaque institution de la prendre en compte, ou pas ». 

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