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Avec le Covid-19, le modèle néolibéral sur lequel le Maroc est aligné depuis plusieurs décennies est devenu obsolète. L’intervention budgétaire, les services publics et la protection sociale apparaissent aujourd’hui comme les seuls instruments capables de préserver l’intérêt général. Un constat qui devrait pousser la commission de Chakib Benmoussa à faire une pause pour intégrer les leçons de cette crise inédite.

Coronavirus. Plus qu’un changement de modèle, le Maroc appelé à changer de dogme

M.M. | LE 17-03-2020 17:32
Avec le Covid-19, le modèle néolibéral sur lequel le Maroc est aligné depuis plusieurs décennies est devenu obsolète. L’intervention budgétaire, les services publics et la protection sociale apparaissent aujourd’hui comme les seuls instruments capables de préserver l’intérêt général. Un constat qui devrait pousser la commission de Chakib Benmoussa à faire une pause pour intégrer les leçons de cette crise inédite.

Le Maroc réfléchit depuis début janvier à un nouveau modèle de développement. La réflexion a été dès le départ tournée vers des thématiques qui répondaient aux besoins du moment. Sur le plan économique, il s’agissait de savoir comment créer plus de croissance et comment la rendre surtout plus inclusive pour bénéficier au plus grand nombre. C’est ce qui a été demandé à la commission, et c’est ce que tout le monde attendait d’elle.

La crise du coronavirus vient aujourd’hui tout chambouler. Ce n’est plus simplement le modèle de développement qui est à revoir, mais toute la doctrine qui le soutient.

Le Maroc s’est aligné dès les années 1980 sur la doctrine néolibérale du FMI. Pour la résumer, celle-ci tient en deux principes : réduire la présence de l’Etat dans l’économie et s’ouvrir sur le commerce mondial. Ces deux principes deviennent aujourd’hui totalement obsolètes avec cette crise inédite que vit le monde.

Marché : une main invisible et…impuissante

Dans le monde entier, les Etats, même les plus libéraux d’entre eux, ont abandonné en quelques jours le sérieux budgétaire et la règle des 3% de déficit en décidant des injections massives dans l’économie pour sauvegarder les emplois, soutenir les entreprises et le pouvoir d’achat des ménages.

La protection sociale et la santé publique considérée depuis de longues années comme des hérésies chez les néolibéraux paraissent aujourd’hui comme des biens précieux, une nécessité, la seule réponse valable à cette crise socioéconomique.

Première puissance économique mondiale, les Etats-Unis paraissent aujourd’hui comme un pays du tiers monde, d’un point de vue social. Avec moins de 3 lits d’hôpitaux pour 1.000 habitants, et zéro protection sociale, le pays de Donald Trump est incapable de subvenir aux besoins d’une population désemparée face à la propagation du virus. Et si l’Etat fédéral a décidé d’injecter de l’argent dans l’économie et que la FED a ramené ses taux à zéro, cela n’empêchera pas les entreprises en difficulté, biberonnées à la flexibilité de l’emploi, de recourir aux licenciements massifs pour sauver leur peau.

Idem en Grande Bretagne, autre chantre du libéralisme à outrance, dépourvue d’un système d’assurance maladie généralisée et où la santé est considérée comme un bien marchand comme d’autres (3 lits pour 1.000 habitants). Pour contrer le virus, le très libéral Boris Johnson n’a rien trouvé de mieux face aux faiblesses structurelles du système de santé anglais que de décréter « l’immunité massive » comme ultime remède. En clair, cela consiste à laisser le virus se propager pour toucher le maximum de personnes. Celles-ci développeront ainsi une immunité naturelle, quitte à accepter des décès en milliers chez les populations les plus vulnérables. Un pari darwinien très risqué, qui cache les failles de plusieurs décennies de désengagement étatique des services de santé.

Mais les deux chefs d’Etats, très regardants d’habitude sur la dépense budgétaire, n’ont pas lésiné sur les moyens pour venir au secours de leur économie, avec des plans de relance respectifs de 700 milliards de dollars aux Etats-Unis et de 30 milliards de livres au Royaume-Uni… En 2008, ces injections massives étaient décidées pour sauver les banques. Elles ciblent aujourd’hui toute l’économie, balayant d’un revers de la main les dogmes de plusieurs décennies. Le retour en force de l’Etat, telle est la recette, la seule qui peut alléger les souffrances, relancer l’économie, sauvegarder les emplois et le pouvoir d’achat des populations. La main du marché ? En plus d’être très invisible par les temps qui courent, elle est totalement impuissante… Sauf quand il s’agit de faire fondre les Bourses, les retraites et l’épargne de millions de personnes.

Une opportunité pour infléchir la marche ultralibérale du Maroc

Les limites de l'actuelle mondialisation sous standard néolibéral sont ainsi clairement révélées par cette crise du Coronavirus.

Le Maroc est un pays fortement dépendant de l’étranger aussi bien pour combler ses besoins que pour assurer la survie de plusieurs de ses secteurs économiques (tourisme, offshoring, textile, automobile, transferts des MRE…), son système de santé a été privatisé à outrance, et sa population ne dispose d’aucun filet social en cas d’acharnement du destin. Des fragilités que l’on connaissait, mais qui sont aujourd’hui mises à nu par le Covid 19.

Avec un lit d’hôpital public pour 1.000 habitants, le royaume serait incapable de gérer un afflux massif vers les structures de santé en cas de propagation de la maladie.

Avec des capacités plusieurs fois plus importantes, la France, avec ses 7 lits pour 1.000 habitants, ou l’Allemagne (8 pour 1.000) craignent d’être dépassées par les évènements. Et font tout pour limier l’afflux massif vers les services hospitaliers. Ce sont des pays riches, développés, certes. Mais le pire c’est que des pays voisins, comparables sur le plan économique, paraissent mieux outillés que nous face à cette crise.

Selon les chiffres de l’OMS pour l’année 2018, la dépense de santé per capita au Maroc est de 160 dollars par an, soit 5,5% du PIB et 7,7% du budget général de l’Etat. Ces indicateurs sont les plus bas comparés à des pays comme l'Algérie (292 $ per capita, 7,1% du PIB et 10,7% du budget), la Tunisie (258 $ per capita, 6,7% du PIB, 13,6% du budget), la Jordanie (257 $ per capita, 6,3% du PIB, 12,4% du budget) ou encore le Liban (645 $ per capita, 7,4% du PIB, 14,3% du budget).

L’Etat marocain a laissé le secteur de la santé à l’abandon, surtout depuis les années 1990, compte tenu de l’évolution démographique conjuguée à une insuffisance des investissements de l’Etat dans le secteur.

Trop tard pour se rattraper. Désormais, le pays est tenu de parer à l’urgence du moment. Mais la leçon à tirer, c’est que des décennies de privatisation du secteur ont affaibli nos capacités à réagir face à des crises sanitaires. Et que sans système publique de santé, il est difficile d’assurer l’intérêt général.

Idem sur le plan économique, où en l’absence de filets sociaux, des milliers de Marocains, aussi bien dans les secteurs formel qu'informel, seront dépourvus de toute ressource pour subvenir à leurs besoins les plus primaires.

Un fonds de 10 milliards de dirhams a été créé sur instruction royale pour appuyer le secteur de la santé et soutenir l’économie, mais cette enveloppe sera insuffisante pour amortir le choc. Sans parler du spectre d’intervention du fonds qui se limitera aux secteurs économiques organisés.

Le montage financier de ce fonds ainsi que les deux petites mesures décidées par le comité de veille économique piloté par le ministre des Finances montrent aussi que l’Etat continue de s’accrocher aux dogmes du passé et à un sérieux budgétaire devenu obsolète. Le fonds sera essentiellement alimenté par des contributions et des dons d’établissements publics et privés. Et les deux petites mesures anticrise décidées jusqu'ici n’engagent pas le budget de l’Etat, puisque leur coût sera supporté exclusivement par la CNSS et les banques. Or, les tenants même de la ligne des 3% la cassent aujourd’hui…

Ce n’est pas seulement d’un modèle de croissance plus inclusive dont on a besoin, mais d’un changement de paradigme, où l’Etat doit revenir au centre du jeu, assurant une capacité opérationnelle par le budget, une protection sociale au plus grand nombre et des services publics capables d’assurer l’intérêt général. Aussi bien en temps de « paix » qu’en temps de « guerre »… 

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