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Import-substitution, relocalisations, décarbonisation... Sans livrer toute sa stratégie pour l’après Covid, Moulay Hafid Elalamy a distillé quelques éléments qui dessinent les contours de la nouvelle stratégie industrielle du Maroc, lors de sa dernière intervention au Parlement. Décryptage.

Les contours de la nouvelle stratégie industrielle du Maroc

Mehdi Michbal | LE 10-06-2020 
Import-substitution, relocalisations, décarbonisation... Sans livrer toute sa stratégie pour l’après Covid, Moulay Hafid Elalamy a distillé quelques éléments qui dessinent les contours de la nouvelle stratégie industrielle du Maroc, lors de sa dernière intervention au Parlement. Décryptage.

C’est l’une des recommandations qui revenaient le plus chez les économistes, experts et différents acteurs politiques interrogés par Médias24 sur l’orientation que doit prendre l’économie marocaine après la crise du Covid-19. Le sujet de la promotion de l’industrie locale par une politique d’import-substitution fait consensus, de la gauche à la droite, en passant par les dirigeants de grands cabinets de consulting comme Valyans, Mazars ou McKinsey.

Durant son passage au Parlement, mardi 9 juin, devant la commission des secteurs productifs, le ministre de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy a révélé qu’il est non seulement d’accord avec cette orientation, mais qu’elle est d’ores et déjà lancée par ses services.

« J’ai un problème avec ce que nous importons. J’ai découvert par exemple que nous importons des lits d’hôpitaux, des tables d’écoliers…, ce n’est pas normal. Cela fait longtemps que j’appelle les entrepreneurs marocains à s’investir dans l’industrie, que les opportunités ne manquaient pas. Mais il n’y avait pas du répondant. Là, j’ai décidé de changer de logiciel. J’ai donné des instructions à mes équipes de lister tous les produits que nous importons, et voir ce qu’on peut limiter, voire arrêter, en le substituant par une production locale », a lâché le ministre.

Une banque de projets pour mâcher le travail au secteur privé

Pour rendre efficace sa politique d’import-substitution, qui paraît une solution pratique pour à la fois réduire le déficit commercial du pays, soulager ses réserves en devises, mais aussi et surtout booster l’investissement industriel, principale niche créatrice de valeur et d’emplois, Moulay Hafid Elalamy s’apprête même à mâcher le travail pour « le capital » marocain, qui s’est montré jusque-là pas très intéressé par la prise de risque dans l’industrie. Preuve par la politique des écosystèmes dans l’automobile et dans l’aéronautique, où la grande majorité des entreprises qui opèrent dans les zones dédiées à Casablanca, Kénitra ou Tanger sont détenues par le capital étranger.

La recette MHE : mettre en place une banque de projets dans les diverses niches qui seront détectées, avec des business plan bien ficelés. Et en bonus : un accompagnement des entrepreneurs marocains dans le montage de leurs projets et dans les démarches pour obtenir les financements nécessaires à leurs projets. Un travail de banque d’affaires que le ministre se voit obligé d'entreprendre pour faire bouger le cocotier…

« On est fatigués d’entendre le discours défaitiste qui dit qu’il n’y a rien à faire au Maroc. Les opportunités sont là. Nous allons le démontrer à travers cette banque de projets. C’est l’objectif que j’ai fixé à mes équipes. Les gens doivent désormais se réveiller et travailler. Il y a encore beaucoup à faire au Maroc », lance le ministre.

Parmi ces niches que cible le Maroc avec sa politique de substitution et citées en exemple par MHE : les équipements sanitaires, où le Maroc a démontré, selon lui, qu’il était capable de fabriquer des produits aux normes pour servir à la fois son marché intérieur et les marchés à l’export. Mais aussi des secteurs comme l’automobile, où, dit-il, il reste encore à faire en matière de production locale. « Il y a des pièces et des composants qu’on continue d’importer et qui peuvent facilement être produits au Maroc. Au début, on n’y prêtait pas attention, car on importait des petites quantités. Mais avec l’évolution de la production du secteur, les volumes en importation sont devenues importants », précise-t-il.

Autre secteur : l’agroalimentaire. Une niche ravagée par les importations de toutes parts (Europe, Turquie, Asie, Egypte…) dans un pays pourtant foncièrement agricole. Un paradoxe que relevaient plusieurs rapports et responsables publics, dont le patron de la CDG, Abdellatif Zaghnoun, qui s’est donné dès sa nomination à la tête de l’institution comme mission de régler une partie de ce paradoxe en réorientant une partie des flux d’investissement de la CDG vers l’agro-industrie.

Régler le paradoxe marocain dans l’agro-industrie

Le problème dans l’agroalimentaire ne se pose pas que sur le produit fini, mais également sur les produits intermédiaires, comme nous l’expliquait récemment l’économiste Nezha Lahrichi dans une interview . L’exemple qu’elle nous citait est emblématique : le Maroc, grand producteur et exportateur de conserves de poisson est obligé d’importer les boites de conserves, un produit intermédiaire plutôt banal, pour monter son produit fini.

Idem dans l’industrie du jus de fruit, où les producteurs de jus d’orange par exemple doivent passer par le Brésil ou l’Asie pour acheter du concentré d’orange, matière indispensable dans la production de jus. Une aberration pour un pays qui compte parmi les grands producteurs d’agrumes dans le monde et qui montre le grand vide industriel dans ce secteur, aussi bien dans la production de produits finis, que dans les chaînes industrielles intermédiaires.

Dans son intervention, Moulay Hafid Elalamy a tenté de donner une explication à ce grand paradoxe marocain dans un secteur où le Maroc est censé en principe être un champion régional. Selon lui, cela ne tenait qu’à une question de manque de coordination institutionnelle.

« Les départements de l’industrie et de l’agriculture se jetaient la balle entre eux, chacun considérant que l’agro-industrie ne relevait pas de son périmètre. Cela veut simplement dire qu’il n’y avait personne pour s’occuper du secteur. Ceci relève désormais du passé, puisque nous travaillons aujourd’hui de concert avec le département de l’agriculture pour dynamiser l’investissement dans la transformation agricole », explique-t-il. Ce déblocage institutionnel, facilité certainement par la proximité politique entre MHE et Aziz Akhannouch, a permis le lancement de plusieurs grands projets qui verront bientôt le jour, déclare le ministre de l’Industrie.

Protéger les industriels, mais avec des conditions…

Tout cela est très ambitieux. Et colle aux exigences du moment et du consensus ambiant. Mais se lancer dans une politique d’import-substitution ne se fait pas sans risques, comme l’ont soulevé plusieurs économistes consultés ces dernières semaines par Médias24. Car, en face, les partenaires commerciaux du Maroc ne resteront pas les bras croisés. Et peuvent également contre-attaquer en limitant leurs achats du Maroc, en guise de représailles commerciales ou dans une simple logique d’égalité de traitement.

Un risque dont MHE semble conscient. Dans son intervention, il a même tenu à contrecarrer un certain discours qui appelle, dans une logique de souverainisme économique, à s’affranchir de cette dépendance du Maroc des exportations pour se concentrer essentiellement sur son marché local. « Faites attention à ce discours qui dit que nous n’avons pas besoin d’exporter. J’espère au contraire que nous continuerons d’exporter. Nous devons faire même plus... », lance-il aux députés.

Tout en étant conscient que la crise nous appelle à changer de dogme dans notre manière de commercer avec le reste du monde, le ministre préfère rester dans une ligne modérée, ni trop protectionniste, ni ultra libre-échangiste.

Selon lui, cette problématique était posée sur la table avant même la crise du Covid-19. Il en donne pour preuve les négociations enclenchées avec la Turquie sur les ALE qui lient les deux pays, et qui ont été menées dès janvier 2020 dans un objectif d’équilibre des échanges et non de fermeture. D’autres ALE seront également revues, dans le même esprit. « Les ALE avec l’Union Européenne posent problème également. Mais nous devons entrer dans les détails des choses, dans un intérêt mutuel des deux parties. C’est un gros travail à faire », précise le ministre, qui rappelle que le Maroc est déjà taxé par ses partenaires commerciaux de "pays protectionniste".

« Nous n’avons pas attendu la crise pour protéger l’industrie locale. Nous avons activé plusieurs clauses de sauvegarde dans plusieurs secteurs industriels pour protéger la production locale contre les pratiques de concurrence déloyales. L’idée, c’est de continuer dans cet esprit », ajoute MHE.

Le protectionnisme dur, sur lequel certains industriels misent avec cette crise du Covid-19, ne sera pas donc la ligne des pouvoirs publics. MHE va encore plus loin et prévient les hommes d’affaires que l’Etat ne protègera que les secteurs qui peuvent être compétitifs, qui respectent les normes.

Même ligne dans la politique d’import-substitution, où MHE annonce qu’il n’ouvrira pas les vannes à n’importe qui. « Si quelqu’un veut produire localement, il doit obligatoirement produire au même niveau de qualité que ce que nous importons, ou de ce qui est exigé par les marchés à l’export. Nous ne travaillons pas pour les industriels, mais pour les Marocains. Et il n’y a aucune raison pour qu’on serve aux Marocains des produits de moindre qualité que ceux qu’ils peuvent acheter ailleurs », tonne-t-il.

Il appelle pour cela les associations de protection du consommateur à être plus vigilantes, à soutenir son ministère dans cet effort de contrôle de la qualité des produits locaux. « Le ministère ne peut pas tout faire. Nous avons besoin de représentants des consommateurs qui soient unies, forts, audibles. Nous les avons réunis plusieurs fois pour essayer de les soutenir, de les unir, mais les démarches n’aboutissent pas. Je vous le dis, sans associations fortes qui représentent les intérêts des consommateurs, on ne peut aller loin », déplore-t-il.

Capter de nouveaux IDE, le gros pari de MHE

La politique post-Covid de MHE ne se limite pas à cet axe d’encouragement de l’investissement industriel local. Mais le ministre parie sur une nouvelle vague d’IDE, en misant sur le mouvement de relocalisation que lanceront les européens pour rapatrier de Chine une partie de leur industrie. Notamment dans un secteur où le Maroc est fortement présent et exposé : l’automobile.

Ici, le ministre a tenu à lever les craintes autour du rapatriement des activités de Renault Tanger et de PSA Kénitra. Ces usines n’ont connu aucun mouvement de rapatriement, annonce-t-il aux députés, et ont été, mieux encore, parmi les premières usines automobile à redémarrer dans le monde, précise-t-il. La raison de cet attachement des constructeurs automobile français au Maroc tient en un mot selon MHE : « notre compétitivité ».

Il faut dire aussi que la politique de relocalisation annoncée par la France a épargné l’industrie marocaine déjà établie. Le mouvement massif de rapatriement ne concernera, comme annoncé le 26 mai par Emmanuel Macron, que la production des véhicules électriques et hybrides. Les usines marocaines, tournées essentiellement sur le thermique, sont de fait épargnées, sauf une petite partie de la production de PSA (la Citroen AMI), qui risque selon certains professionnels du secteur d’être menacée.

Un sujet qui n’inquiète pas MHE, qui nous a déclaré au lendemain de l’annonce du plan Macron que « la production de ce véhicule électrique n’est pas significative C’est à peine 5% du volume de production de l’usine de Kénitra ».

Ce qui semble comme menace pour certains, lui, y voit une opportunité. Car pour lui, le fait que l’usine de Kénitra soit capable de produire des véhicules électriques est plutôt un atout. « L’usine est polyvalente. Elle a été conçue dès le départ pour faire du thermique et de l’électrique. Je pense que les choses vont se calmer dans les deux prochaines années, et le souci de la compétitivité reprendra le dessus. L’usine sera alors prête pour produire ce type de véhicules », nous avait-il expliqué.

La compétitivité Maroc est donc le principal atout qui jouera dans l’avenir proche. Car l’Europe ne peut pas, comme le confirment plusieurs experts, rapatrier toute sa production sur son territoire. Ce serait un non sens économique, comme nous l’expliquait dans une interview récente le patron de la CIMR Khalid Cheddadi. L’Europe sera donc obligée de trouver des territoires de sourcing plus proches et surtout compétitifs. C’est en tout cas le pari actuel de MHE : « L’investissement massif dans les véhicules électriques et hybrides en France nous ouvre des opportunités. Leur sourcing ne se fera plus en Asie et le Maroc peut devenir une plateforme d’approvisionnement pour les constructeurs français », nous avait-il précisé.

Décarbonisation : le nouvel enjeu industriel

Devant les députés de la nation, MHE s’est montré encore plus optimiste. Et parie sur sur un afflux massif d’investissements étrangers qui vont au delà du secteur automobile ou aéronautique. Car en plus de l’atout de la proximité géographique, des relations d’affaires déjà établies, de la qualité des ingénieurs et de la main d'oeuvre locale, le Maroc dispose, selon MHE, d’une carte maîtresse capable de faire tourner le jeu en sa faveur : sa capacité à produire « propre ». Un critère devenu essentiel pour pouvoir placer ses produits en Europe.

« Pour changer de cap, l'Europe a décidé de mettre en place une nouvelle taxe : la taxe carbone. Si vous produisez un vis en utilisant l'énergie fossile, vous subirez une taxe sur toute la voiture... », explique MHE aux députés.

Pour capitaliser sur la crise du Coronavirus et en profiter pour accélérer son virage écologique, L’Europe veut en effet « décarboniser » au maximum son industrie mais aussi ses importations.

Les discussions actuelles au sein de la Commission européenne tournent autour d'un projet de « taxe carbone européenne » imposée aux frontières des pays de l’Union et qui viserait tous les produits importés : acier, smartphones, ordinateurs, textile, automobile… Et qui toucherait également les services, ce qui menace directement le secteur de l’offshoring marocain qui dépend fortement de la clientèle européenne et dont les gros serveurs roulent à l’électricité produite au charbon.

L’idée des européens est de surtaxer tout produit ou service qui entre sur leur marché en fonction de la quantité d’émission de gaz à effet de serre émise lors de sa production. Plus sa production est polluante, et plus le niveau de la taxe sera élevée. Ce qui peut obérer la compétitivité du "made in Morocco" et menacer ses exportations vers l’UE, premier marché en termes d’export pour le Royaume.

En alertant les députés sur ce changement de donne, MHE s’est montré encore une fois très optimiste. « Nous travaillons sur ce sujet. Nous avons des solutions. Et une stratégie précise », confie le ministre, qui refuse toutefois d’en donner les détails pour un souci de « concurrence mondiale », dit-il.

Le ministre dit ainsi disposer de plusieurs cartes entre ses mains pour profiter de cette aubaine de « décarbonisation » des importations européennes, mais comme le ferait un bon joueur de poker, il ne veut pas dévoiler sa main...

« Nous avons une stratégie bien ficelée. Mais je ne peux pas révéler nos secrets à nos concurrents en les présentant au public. La concurrence dans le monde est féroce et tout le monde veut tirer profit des changements qui s’opèrent », explique-t-il.

Malgré cette retenue, légitime il faut le reconnaître, MHE a distillé toutefois quelques éléments qui montrent comment le Maroc peut profiter de cette poussée verte en Europe. Il cite en exemple la stratégie des énergies renouvelables lancée par le Maroc dans l’éolien et le solaire, que certains, peste-t-il, « n’y voyaient pas l’intérêt quand Sa Majesté l’avait lancée, en prétendant que c’était une politique disproportionnée pour un petit pays comme le Maroc et qu’elle ne pouvait avoir de sens que dans des économies avancées ».

« Cette politique d’anticipation des tendances mondiales que nous avions au Maroc montre aujourd’hui tout son sens. Nous allons porter dans un horizon très proche la part des énergies propres à 52% dans notre mix énergétique. Une partie de cette production d'énergie verte peut être orientée vers l’industrie. C’est cela notre orientation. Et nous allons l’approfondir davantage », confie-t-il.

Des éléments qui, mis ensemble, dessinent les contours de la stratégie industrielle du Maroc post-Covid, sans en livrer toutefois tout le contenu. Et qui révèlent les gros paris que le Maroc joue en ces temps de chamboulement des dogmes en matière de commerce mondial, de libre échange, de production industrielle et de diversification des chaînes mondiales de valeur.  

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