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Rien n’est officiel pour l’instant. Mais les différents éléments dont nous disposons font penser qu’on se dirige vers un plan axé sur le soutien massif de l'offre par la dépense et la dette publique, le financement bancaire, de nouveaux mécanismes de capital investissement... Des ruptures économiques et industrielles sont également envisagées. Aucune visibilité en revanche sur la grande question du soutien de la demande.

Sortie de crise : Les contours du plan de relance de l'économie se précisent

Mehdi Michbal | LE 01-06-2020 
Rien n’est officiel pour l’instant. Mais les différents éléments dont nous disposons font penser qu’on se dirige vers un plan axé sur le soutien massif de l'offre par la dépense et la dette publique, le financement bancaire, de nouveaux mécanismes de capital investissement... Des ruptures économiques et industrielles sont également envisagées. Aucune visibilité en revanche sur la grande question du soutien de la demande.

C’est à peu près ce qui a été recommandé par la majorité des économistes et des experts consultés par Médias24/LeBoursier depuis l’éclatement de la crise. La relance se fera par un retour en force de l’Etat ou ne se fera pas. Avec comme principaux leviers : l’investissement public, une politique monétaire plus accommodante pour financer la trésorerie et les fonds propres des entreprises et le recours à l’endettement public pour financer l’effort étatique.

Ces leviers techniques de reprise devraient s’accompagner de grandes ruptures, d’une réorientation de la dépense publique vers les secteurs de la santé, de l’éducation, la digitalisation de l’administration, d'une activation de la préférence nationale et de l'arbitrage en faveur des projets créant le maximum d'emplois, et d'un repositionnement du Maroc sur les chaînes mondiales de valeur.

Ces orientations, non encore communiquées officiellement dans le cadre d’un plan de relance gouvernemental, se sont dégagées de manière claire lors de la dernière intervention du ministre de l’Economie et des Finances, le jeudi 28 mai, devant les administrateurs de la CGEM.

Une intervention remarquée, qui donne désormais une idée claire sur le référentiel de relance qui sera adopté par l’Etat. L’orientation de Mohamed Benchaaboun colle également au plan de relance proposé par le patronat et qui a reçu un soutien au plus haut niveau de l’Etat.

L’austérité, le conservatisme monétaire, idées qui étaient pour un moment sur la table, semblent aujourd’hui dépassées. La crise, le Maroc en sortira par la gauche. C’est désormais une certitude.

En attendant la conception de la loi de Finances rectificative qui précisera les détails de ce plan, voici un round up des principales mesures et orientations qui en dessinent les premiers contours.

L’investissement public sera renforcé mais mieux ciblé

C’était à vrai dire le seul moyen qui pouvait permettre à l’économie de redémarrer rapidement. Au Maroc, l’Etat est le premier investisseur, premier pourvoyeur de commandes pour les entreprises et principale moteur de la demande intérieure. Une relance sans engagement massif de l’Etat par la dépense budgétaire aurait été inimaginable, voire « suicidaire », selon plusieurs économistes consultés par Médias 24.

Exigé par les économistes, certains politiques et le patronat, ce levier va être au centre de la relance, comme l’a affirmé l’argentier du royaume devant les administrateurs de la CGEM. Benchaaaboun a ainsi déclaré que l’investissement public sera renforcé, mettant fin aux doutes qui planaient sur la politique d’austérité qu’il comptait mener.

Dépenser pour dépenser n’étant pas la finalité, l’Etat semble avoir pris conscience que son effort d’investissement doit désormais être mieux ciblé. Le Maroc a été jusque là un des champions de l’investissement public avec un taux de 32% rapporté au PIB, ce qui le classait, selon la Banque Mondiale, au troisième rang des Etat qui investissement le plus, derrière la Chine et la Corée du Sud. Sauf que cet effort monstre produisait peu de rendement, avec un très faible impact sur la création de valeur ajoutée et d’emplois.

L’Etat semble avoir pris conscience de ce « paradoxe », comme le montre cette déclaration de Benchaaboun où il insiste sur le ciblage de la dépense publique en fonction de l'impact sur l'emploi en particulier.

Autre biais historiquement présent dans la politique d’investissement de l’Etat : le gâteau public profitait beaucoup plus aux opérateurs étrangers, alimentant les importations, et creusant le déficit de la balance commerciale, sans profiter réellement au tissu économique marocain.

Là aussi, l’Etat semble avoir pris conscience que la relance de l’économie ne pourra pas se faire sans une bonne dose de préférence nationale dans l’octroi des marchés publics. Un point sur le quel Benchaaboun s’est engagé également devant la CGEM.

PDG de Valyans, Saadia Bennani nous expliquait dans une interview que ce mécanisme de « préférence nationale » était facilement activable car déjà prévu dans la réglementation. En ajoutant qu’un autre aspect réglementaire dans les marchés publics peut être activé pour mieux cibler la dépense publique : le quota des 30% réservé aux TPME.

Donc, intensification de l’investissement public, ciblage de la dépense en fonction de son impact sur l’emploi, et préférence nationale semblent désormais acquis.

Avec la chute drastique des recettes fiscales causées par la crise, l’Etat ne semble donc plus regardant sur les fameux équilibres macroéconomiques et la règle des 3%. Le déficit budgétaire devra donc s’envoler. Mais Benchaaboun semble avoir déjà imaginé des mécanismes aussi bien pour le financer que pour le limiter au maximum.

Endettement public et implication des institutionnels pour financer l’effort budgétaire

Indispensable, l’endettement public sera un des principaux leviers pour financer le déficit de l’Etat. En plus des levées que fera le Trésor sur le marché intérieur, demandeur en Bons de Trésor, l’Etat s’apprête également à réaliser de nouvelles levées à l’international. Abdelaziz Enasri, expert des marchés internationaux, pense que le Maroc pourra mobiliser jusqu’à 7 milliards d’euros sur les marchés de la dette. Mais que les conditions actuelles du marché sont assez chères, les investisseurs exigeant en cette période d’incertitudes des primes de risques plus importantes.

Une analyse partagée par Benchaaboun qui a déclaré que « si nous n'avons pas levé plus de montants, c'est simplement parce que nous voulons lever aux meilleures conditions du marché international. Comme nous l'avons anticipé, les marchés internationaux veulent profiter de cette situation pour augmenter les primes de risque. Nous sommes vigilants pour que les taux que nous payons pour ces levées soient les plus bas possibles », a-t-il expliqué aux patrons.

Pour ne pas exploser le ratio de la dette du pays, le ministre des Finances a annoncé également que de nouveaux mécanismes seront mis en place pour permettre au Trésor de se financer sans avoir forcément recours aux marchés de la dette.

Il s’agit des fameux mécanismes innovants en PPP, déjà testés l’année dernière avec la CMR pour des investissements dans des structures hospitalières, et qui seront vraisemblalement élargis à d’autres investisseurs institutionnels.

Ces derniers sont d’ailleurs demandeurs de ce genre de partenariats. Le patron de la CIMR, Khalid Cheddadi, nous parlait il y a un an déjà de l’intérêt que son institution portait àce type d’investissements, dans des domaines aussi variés que l’éducation, la santé, les infrastructures, les marchés de gros…

Les assureurs sont également partants, comme nous l’a déclaré Bachir Baddou, directeur général de la Fédération du secteur. Mais avec des préalables, tient-il toutefois à préciser : « la sécurité de l’investissement, car nous gérons l’argent des assurés. Et le niveau de rendement qui doit permettre de rémunérer de manière satisfaisante l’épargne de nos clients ».

Cette implication des investisseurs institutionnels (caisses de retraites, compagnies d’assurances, organismes de prévoyance…) se fera vraisemblablement comme le laisse penser le ministre des Finances, un ex-banquier qui connait les contraintes des instit’, par la création de fonds dédiés. Des fonds qui prendront certainement en compte les variables « sécurité » et « rendement sur le long terme » et qui seront ouverts aussi bien aux investisseurs marocains qu’étrangers, et même « aux personnes qui ont envie d'investir dans les sous-produits ou sous-fonds qui seront mis en place », précise-t-il, faisant peut être allusion aux investisseurs individuels ou aux « family office » qui gèrent le patrimoine de grandes fortunes du pays.

Le nouvel effort d’investissement de l’Etat sera donc financé tout naturellement par de la dette. Mais comme le Trésor ne peut pas tout assumer en ces temps de disette fiscale, des mécanismes nouveaux sont imaginés pour permettre de mobiliser ce grand gisement de l’épargne nationale gérée aujourd’hui par les caisses des retraites et les compagnies d’assurances notamment.

Du crédit bancaire à taux réduits pour réanimer les entreprises

Renflouer les carnets de commandes des entreprises, c’est donc acquis. Reste à leur donner les moyens financier pour pouvoir répondre à cette demande, en remettant l’outil de production en marche, assurer les achats de matières premières, le paiement des salaires et autres charges d’exploitation.

L’Etat a déjà consenti un grand effort pour assurer la survie des entreprises en temps de confinement, avec des crédits garantis par la CCG qui leur permettait de couvrir jusqu’à 3 mois de charges courantes. Ce produit, Damane Oxygène, a déjà servi 20 000 entreprises pour un montant total de 12 milliards de dirhams, selon les chiffres du jeudi 28 mai.

Un nouveau dispositif, Damane Relance, est déjà mis en place pour assurer cette fois-ci la phase de relance. Egalement garanti par la CCG, il permettra de mobiliser jusqu’à 66 milliards de dirhams de crédits bancaires. Avec des échéances de remboursement qui s’étalent sur 7 ans.

Ce produit, dont le lancement est prévu pour le 15 juin, permettra essentiellement de financer le besoin en fonds de roulement des firmes touchées par la crise. Mais l’Etat pense d’ores et déjà à des solutions de fond pour régler une autre problématique qui fragilisait le tissu des entreprises bien avant la crise : le renflouement de leur fonds propres par des capitaux durs.

L’ensemble de ces produits de crédit sont placés à des taux compris entre 2 et 4% au maximum. Inimaginable avant la crise. Une prouesse rendue possible grâce à la politique de plus en plus accommodante de Bank Al-Maghrib qui a d’abord réagit en abaissant son taux directeur, puis en triplant les capacités de refinancement des banques. Un effort qui reste insuffisant selon plusieurs économistes, mais qui sera fort probablement poursuivi. Le prochain Conseil trimestriel de Bank Al Maghrib sera en cela décisif en matière d’orientation de la politique monétaire et du rôle que jouera la monnaie dans l’effort de relance.

Au-delà du crédit bancaire, le ministre a annoncé aussi que des outils de recapitalisation en fonds propres ou en quasi fonds propres seront présentés lors de la prochaine loin de Finances rectificative. Sans en donner les détails, il a cité toutefois ce mécanisme qui s’apparente plus ou moins à du private equity : la création de fonds public/privé pour des prises de participations dans le capital des entreprises qui ont besoin d’être renflouées. Cela peut cibler aussi bien des entreprises privées que des entreprises publiques. La recapitalisation de la RAM peut parfaitement se faire à travers ce genre de véhicule, qui permettra au passage l’entrée d’investisseurs privés ou institutionnels dans son capital. On pourra également assister dans ce schéma à l’entrée de l’Etat dans le capital de grandes entreprises privées dans une optique de sauvetage. Une grande nouveauté.

Des ruptures pour s’adapter au monde post-Covid

Un plan de relance, ce ne sont pas des mesures techniques, comme l’affirmaient plusieurs économistes et experts interviewées par Médias24. Les crises sont des accélérateurs de l’histoire. Des moments de rupture par excellence. Et celle du Covid a démontré que plusieurs certitudes et dogmes d’hier sont aujourd’hui dépassés. Et que des ruptures s’imposaient à plusieurs niveaux.

Les sujets qui revenaient le plus étaient le retour de l’Etat providence et à la rupture avec le modèle ultra libéral qui nous a poussé au Maroc à entamer une privatisation à outrance des services publics (santé, éducation…) et à une ouverture tous azimut sur les marchés internationaux.

Dans son intervention, Mohammed Benchaaboun n’est pas allé jusqu’à remettre en cause ces dogmes d’hier mais a lancé toutefois des signaux qui vont vers le sens de ce qu’il a appelé « la nécessaire réadaptation de l’économie marocaine au monde post Covid ».

Quatre éléments de rupture ont été ainsi annoncés : l’investissement dans l’homme et l’économie de l’homme (santé et éducation), la décarbonisation de l’industrie et l’investissement dans l’énergie verte, la digitalisation de l’administration et de l’économie et le repositionnement sur les chaînes mondiales de valeur.

Quatre sujet qui font consensus, il faut le dire, chez les intellectuels du monde entier et que l’Etat marocain semble prendre en compte.

Comment seront négociés ces virages ? Quel budget va désormais accorder l’Etat à l’éducation et à la santé ? Par quel biais passera ce repositionnement de l’industrie marocaine ? Mettra-t-on une dose de protectionnisme pour soutenir la production locale et limiter les importations du pays comme demandé notamment par la CGEM ? Des questions auxquelles il n’y a pas de réponses précises pour l’instant

A côté de ces ruptures, le ministre parle d’accélération de certains chantiers comme l’intégration de l’informel, la simplification des procédures administratives, l’amélioration de l’environnement des affaires, la digitalisation des services publics…

Des sujets qui feront l’objet de textes de loi qui passeront avec la loi de Finances rectificative. Une échéance dont la date n’est pas encore fixée mais qui sera visiblement décisive dans la marche que prendra le pays après la crise du Covid-19.

Quid de la relance de la demande ?

Reste toutefois plusieurs autres questions en suspens, voire même un pan entier de la relance qui n’a pas été évoqué jusque-là. Les débats, avec le lobyying efficace de la CGEM, sont tous concentrés aujourd’hui sur le soutien à l’offre. Mais ne répondent pas encore au grand défi posé par cette crise inédite : comment se relever du choc de la demande, soutenir le pouvoir d’achat des ménages, voire le renforcer ?

Soutenir les entreprises permettra certes de préserver des emplois, de maintenir une partie des revenus de la population. Mais le rattrapage des emplois perdus, aussi bien dans le formel que dans l’informel et du niveau de consommation d’avant la crise, prendra beaucoup de temps si des mesures audacieuses de soutien à la demande ne sont pas édictées.

Pour plusieurs économistes, soutenir l’offre, sans permettre à la consommation de suivre, serait un effort vain et ne créera pas le fameux cercle vertueux attendu de toute politique de relance.

Dès le confinement, l’Etat a déployé un système d’aides massives aux populations mises au chômage partiel, via les indemnités de la CNSS, mais également aux populations vivant hors du circuit de la protection sociale avec des aides directes pour leur permettre de survivre.

Un effort budgétaire énorme financé grâce au Fonds anti-Covid 19 qui a mobilisé une trentaine de milliards de dirhams de contributions publiques et privées. Mais dont les ressources vont s’épuiser tôt ou tard.

Certains des experts consultés par Médias 24 recommandent ainsi que ce système de « transfert monétaire direct » soit maintenu au moins sur les six prochains mois, le « temps de latence économique », par le renflouement du Fonds anti-Covid. D’autres proposent même de capitaliser sur l’expérience du confinement pour le généraliser en faisant un reengineering des systèmes de solidarité nationale qui se font aujourd’hui par le biais de plusieurs fonds et initiatives (INDH, Tayssir, aides aux femmes veuves…) pour déboucher in fine sur un système de revenu universel qui protège les populations les plus vulnérables des aléas du futur et leur permette de vivre dans la dignité.

Cette absence de débat politique sur le soutien de la demande et du pouvoir d’achat est peut être juste une question d’agenda, de communication. Mais une chose est sûre : la proposition de la CGEM de reporter la revalorisation de 5% du SMIG programmée pour juillet a créé a montré une certaine réticence, en tout cas du patronat, à aller sur la voie du renforcement du pouvoir d’achat des ménages.

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