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INTERVIEW. Economiste de droite, le membre du mouvement Maan s’insurge contre les recettes de relance axées sur la dépense publique et l’injection massive de liquidités. Des politiques insensées, selon lui, et qui peuvent se révéler dangereuses. Voici ses arguments.

Nabil Adel : "Relancer l’économie par la dépense et la dette serait suicidaire"

Mehdi Michbal | LE 07-05-2020 
INTERVIEW. Economiste de droite, le membre du mouvement Maan s’insurge contre les recettes de relance axées sur la dépense publique et l’injection massive de liquidités. Des politiques insensées, selon lui, et qui peuvent se révéler dangereuses. Voici ses arguments.

Directeur du groupe de recherche en géoéconomie à l’ESCA et membre du mouvement politique Maan, Nabil Adel est un économiste de droite. Un conservateur qui s’assume. Ses thèses en matière de relance économique sont assez singulières et vont à contre-courant du consensus qui semble se dégager autour du sujet.

Pour plusieurs économistes et consultants interviewés ces derniers jours par Médias24, le redémarrage de l’économie ne peut se faire sans une politique budgétaire et monétaire expansionniste dont les maîtres mots sont la commande publique, l’endettement et l’injection massive de liquidités.

Des idées qui ne sont pas seulement défendues par des économistes ou politiques étiquetés à gauche (Larabi Jaidi, Ahmed Lahlimi, Nezha Lahrichi, Najib Akesbi, Omar Balafrej, Tarik El Malki…), mais également par des consultants (Abdou Diop de Mazars ou Saadia Bennani de Valyans) et par le banquier d’affaires Michael Zaoui, ancien de Morgan Stanley et as de la haute finance que l’on peut difficilement taxer de « gaucho ».

Dans cette interview, Nabil Adel conteste ce consensus, qui n’est pas seulement marocain, mais mondial. Avec des arguments qui allient à la fois théorie économique et données empiriques tirées des expériences passées.

Une thèse qu’il a également présentée dans un papier publié le 15 avril sur son blog.

LeBoursier : Dans les cercles économiques, il y a un consensus qui se dégage sur la nécessité de relancer l’économie par le déficit budgétaire. Un déficit qui serait financé par un recours massif à la dette. Vous semblez être non seulement en désaccord avec cet avis, mais vous le qualifier de dangereux. Pourquoi ?

Nabil Adel : Ce consensus, s’il en existe un, part d’un diagnostic erroné et il est donc naturel qu’il aboutisse aux mauvaises conclusions.

Pour ce qui est du diagnostic, les recettes de relance proposées par certains économistes, surtout de gauche, partent de l’idée fausse que la dépense publique génère mécaniquement de la croissance. Si c’était le cas, avec un niveau de dépenses publiques qui dépasse les 30% du PIB, notre pays serait le champion de la croissance. Il n’en est rien.

Beaucoup de pays dépensent moins que nous et font des croissances beaucoup plus honorables. D’ailleurs, les pays de l’Europe du Nord dont les économistes de gauche revendiquent le modèle sont des vertueux de la discipline budgétaire.

Ces idées d’inspiration keynésienne ne traitent que les problèmes conjoncturels d’une économie et non ses problèmes structurels. Pour Keynes, le souci principal est de booster la demande à court terme, en vue de remettre un appareil de production sous-employé au plein emploi. Mais encore faut-il avoir un appareil de production compétitif à porter à la situation de plein emploi, dans une économie fermée et en l’absence d’anticipation des agents économiques sur l’inflation future. C’est loin d’être notre cas.

- La relance par la dépense publique ne donnerait donc aucun résultat selon vous ?

-Au Maroc, faut-il le rappeler, les politiques de relance que nous adoptons depuis plusieurs années à coups de politique monétaire laxiste et de dépenses publiques élevées, n’ont donné aucun résultat satisfaisant. Les propositions de relance de ces économistes sont non seulement inadaptées à notre contexte marocain, mais elles ont montré leurs limites même en Europe, au Japon et, récemment aux États-Unis, où toutes les mesures de relance ont lamentablement échoué.

Le 30 avril 2020, le New York Times titrait sur sa une : « 3,8 millions de travailleurs américains ont déposé des demandes d’indemnité de chômage la semaine dernière, soit un total de plus de 30 millions en six semaines, malgré des milliards de dollars dépensés [NDLR environ 2,6 trillions de dollars en deux mois] pour la relance ».

La dette ne fait plus de croissance. Si ce raisonnement était valable, avec les dizaines de trillions de dollars injectés par les principales banques centrales (américaine, anglaise, européenne et nippone) dans leurs économies, on aurait assisté à une explosion de la croissance. Il n’en est rien, et ce, même avant la crise du Covid-19.

- Pourquoi alors ces pays se lancent dans des plans massifs de dépense si cela n’a aucun effet sur l’économie. Seraient-ils aveugles à ce point ?

-Tout ce que ces gouvernements font c’est qu’ils tentent de résoudre une crise de la dette, en recourant à davantage de dettes, s’engouffrant ainsi dans un trou sans fin. Aujourd’hui, il n’est quasiment plus possible pour ces pays de faire de la croissance ou d’absorber un choc, sans recourir à plus de dettes.

C’est la spirale infernale et le début de la fin. La nouvelle réalité de l’économie mondiale est que désormais, il faut de plus en plus de crédits pour générer une unité additionnelle de croissance. En un mot, ces États sont devenus tellement drogués à la dette qu’ils ont besoin de doses de plus en plus fortes pour sauver l’édifice de l’effondrement. L’injection de dopage dans le corps d’un athlète pour qu’il gagne une compétition et l’injection de liquidités dans une économie pour qu’elle fasse de la croissance sont strictement identiques, mais leurs auteurs ne font pas face à la même fortune.

- La dépense publique et la dette ne sont pas donc la solution selon vous. Comment donc sortir de la crise ?

-S’agissant des solutions, ouvrir les vannes de l’endettement dans les circonstances actuelles est non seulement irresponsable, mais dangereux. En effet, la sortie de cette crise ne dépendra pas de la qualité des politiques économiques menées, mais d’une variable exogène, qu’est la durée de présence du virus parmi nous. Or, il suffit que la pandémie dure quelques mois encore, pour qu’on ait vidé toutes nos cartouches et épuisé toutes nos réserves, si on s’engage dans cette voie de la perdition préconisée par certains économistes.

La crise à laquelle nous faisons face est singulière à tout point de vue. Elle n’est ni une crise de l’offre ni de la demande pour espérer que les recettes traditionnelles aient une quelconque chance de donner des résultats probants. C’est une quarantaine sur les moyens de production. Et il faut ménager nos ressources pour résister le plus longtemps possible.

On est bien contents aujourd’hui d’avoir un niveau d’endettement supportable pour faire face à cette pandémie. Il en aurait été tout à fait autrement, si on avait suivi les apôtres du laxisme monétaire et budgétaire et ouvert les vannes du crédit, il y a quelques années.

- Vos idées s’inscrivent également en faux avec tout ce qu’on peut lire ou observer dans la littérature économique marocaine. Pour vous, par exemple, le Maroc ne s’est jamais inscrit dans une politique ultralibérale. Parler d’État ultralibéral relève selon vos propos soit de l’ignorance profonde, soit de la mauvaise foi primaire. Pourtant, les faits des 20 dernières années vous contre disent : privatisations tous azimuts, signature à tout va de traités de libre-échange, désengagement progressif des secteurs de l’éducation et de la santé au profit du privé… On n’est pas les États-Unis de Reagan, mais la trajectoire prise est clairement ultralibérale. Non ?

-Je ne sais pas ce que veut dire le mot ultralibéral, qui n’existe qu’en Français soit dit en passant. Ce que je sais, c’est qu’il y a deux manières de réguler une économie : le marché ou l’État. Le marché est le mieux outillé pour gérer la sphère marchande d’une société et l’État est le mieux à même d’administrer ce qui relève du service public. Chacun a son domaine et les choses sont bien gardées.

Ce qui est en cause dans les déclarations des économistes de gauche, c’est le degré et non l’essence. Il y a beaucoup d’exagération non fondée dans leurs propos. Le Maroc reste certes globalement une économie de marché, mais où l’État joue encore un rôle majeur à l’instar de la plupart des pays dans le monde. Son rôle est souvent plus important que celui du marché dans la régulation de l’économie, même aux États-Unis.

À titre, d’illustration, au Maroc c’est la banque centrale qui fixe les taux d’intérêt, ce qui fausse le prix de tous les actifs. Chez nous, l’État est le premier donneur d’ordre, premier créancier et plus gros débiteur. Sur les cinq taux qui font l’équilibre dans une économie (prix, salaires, intérêts, impôts et changes), quatre (salaires, intérêts, impôts et changes) sont fixés au Maroc par décision administrative. On peut croire que les salaires sont libres, mais ils sont en vérité fixés par l’administration à travers l’instauration d’un salaire minimum obligatoire, la fixation du montant des cotisations sociales et l’interdiction légale de réduire un salaire.

Dans notre pays, l’État gère, outre les fonctions régaliennes, l’éducation, la santé, les transports, l’énergie, la culture, le sport, l’information, le crédit, l’assurance, la retraite et la liste est encore longue. Selon le ministère des finances, le nombre d’EEP à fin septembre 2019 s’élève à 225 établissements publics et 43 sociétés anonymes à participation directe du Trésor. Ces EEP détiennent 479 filiales ou participations dont 54 % sont détenues majoritairement. Elles totalisaient un montant d’investissement d’environ 100 milliards de dirhams en 2019 et des subventions de 36 milliards de dirhams, selon le rapport sur les EEP accompagnant la loi de finances 2020.

Avec tous ces éléments factuels, parler d’État ultralibéral au Maroc, relève effectivement soit de l’ignorance profonde, soit de la mauvaise foi primaire.

- L’État reste omniprésent selon vous, car il investit toujours dans l’éducation et la santé. Et que les budgets de ces deux secteurs sont en constante augmentation. Mais les besoins sont tels que ces budgets restent insuffisants pour résorber les déficits de ces secteurs et réduire les inégalités sociales entre-deux Maroc : le Maroc de ceux qui ont les moyens d’éduquer et de soigner leurs enfants dans le privé et les autres, la grande masse, acculés, à recourir un service public en deçà des standards primaires de qualité. Ne faut-il pas investir davantage dans ces secteurs sociaux ?

-Le problème n’est pas dans l’insuffisance des budgets alloués, mais dans la gabegie dans leur utilisation (plan d’urgence à titre de rappel). La lecture des rapports de la Cour des comptes à ce sujet est assez édifiante.

Prenons le cas de l’éducation et de l’enseignement, le Maroc fait partie des pays qui investissent le plus dans ce domaine et récoltent le moins de résultats. N’est-ce pas révélateur que le problème n’est pas financier, mais de gouvernance ?

Si la grande masse est acculée selon vos termes à recourir à un service public en deçà des standards primaires de qualité, c’est que le problème est dans la gestion de ce service public. Alors à quoi serviront des augmentations budgétaires, si nous gérons déjà très mal les dotations actuelles ? Précisons également que si ce service est gratuit pour les citoyens, il a un coût que les Marocains payent de leurs impôts pour des résultats plus que décevants.

Pour investir sainement dans les secteurs sociaux, il faut qu’il y ait deux préalables. D’abord, s’assurer que chaque dirham investi par l’État dans ces secteurs génère des résultats aussi satisfaisants que le même dirham investi par un opérateur privé. Et il n’y a pas de raison que ça ne soit pas le cas. Ensuite que ces dépenses soient assises sur des recettes stables et non sur de l’endettement, dont l’excès viendra à terme réduire les budgets alloués à ces secteurs. Il ne faudrait donc pas s’étonner si à partir d’un certain seuil d’endettement, les bailleurs de fonds nous exigent de réduire ces mêmes budgets pour les rembourser (expérience du PAS).

- Autre opinion que vous avancez et qui tranche avec le consensus ambiant : la souplesse de la politique monétaire. Plusieurs économistes pensent que Bank-Al-Maghrib doit lâcher les vannes, injecter des liquidités massives dans l’économie, réduire davantage son taux directeur, voire même financer directement le Trésor pour soutenir l’effort de relance. Une souplesse qui ne servirait à rien, dites-vous. Pourquoi ?

-Bank-Al-Maghrib a suffisamment ouvert les vannes à travers une politique monétaire accommodante et cela n’a servi ni à relancer le crédit ni à générer la croissance. Tout ce que cette politique d’argent facile a fait, c’est sanctionner l’épargne, favoriser la consommation, endetter les ménages (crédit consommation et habitat), et ce, sans financer l’investissement productif (crédit équipement).

Car économiquement parlant, il n’y a aucune validation scientifique de « l’hypothèse de la politique monétaire favorable ou défavorable à la croissance ». La Chine avec un taux directeur de 4 % fait croître de 6 % un PIB de plus de 13 trillions de dollars, alors que la zone euro avec des taux négatifs et une planche à billets géante (assouplissement quantitatif) n’arrive pas à faire bouger son économie.

À titre d’illustration, la croissance de l’économie marocaine durant la décennie 2000 était en moyenne de 4,95 % avec des taux directeurs de 5,50 %, elle est descendue en moyenne à 4,03 % entre 2010 et 2018 quand ces mêmes taux directeurs avaient baissé jusqu’à 2,25 %. Pis encore, la croissance économique était de 4,10 % entre 1995 et 2000 alors que les taux directeurs culminaient à 7 %.

En un mot, taux directeurs et croissance économique évoluent dans le même sens chez nous alors, que selon le cadre théorique sur lequel s’appuient les défenseurs de la politique monétaire laxiste, ils doivent varier dans des sens opposés. L’observation empirique au Maroc apporte ainsi un cinglant revers aux défenseurs d’une politique monétaire favorable à la croissance économique.

- La relance ne peut se faire donc par une politique monétaire laxiste, car ce qui n’a pas marché hier ne peut fonctionner aujourd’hui. C’est bien cela votre thèse ?

-Einstein avait un nom pour ceux qui essayent la même chose encore et encore, en espérant un résultat différent. Si la politique monétaire laxiste fonctionnait, on n’aurait déjà eu une évolution favorable de la croissance aux premières décisions de Bank-Al-Maghrib dans ce sens. Or, après des années de baisses continues des taux directeurs et de la réserve obligatoire et la mise en place d’autres instruments, les crédits aux entreprises et donc la croissance n’ont pas été au rendez-vous. Alors, pourquoi penser que des réductions additionnelles, dans les conditions catastrophiques que nous vivons avec le Covid-19, vont réussir là où les premières réductions ont échoué dans un contexte « normal » ?

- Vous doutez donc de la capacité de transmission des décisions de politique monétaire à l’économie réelle…

-En effet. La politique monétaire doit passer plusieurs canaux de transmission avant d’impacter l’économie réelle. D’abord, il faut qu’une bonne partie du financement des banques provienne des avances de la banque centrale, ce qui n’est pas le cas au Maroc où les banques continuent à se financer pour l’essentiel par les dépôts de la clientèle.

L’autre étape avant la transmission à l’économie réelle est que les banques impactent la baisse des taux directeurs, sur les crédits qu’elles octroient. Or, il n’y a pas que le taux directeur qui affecte le niveau des taux d’intérêt débiteurs, il y a deux autres paramètres. Le premier est le coefficient d’exploitation bancaire (frais généraux de la banque) et le second est la prime de risque liée à la solvabilité de l’emprunteur (ce qui explique que l’essentiel des crédits distribués par les banques au Maroc a bénéficié à la consommation et à l’habitat, car jugés moins risqués que l’équipement). Les actions de la banque centrale n’agissent donc dans le meilleur des cas que sur l’offre du crédit.

Il reste enfin la demande de crédit pour que la transmission soit complète. Or la demande de crédit n’est pas liée aux conditions de financement, mais aux perspectives de profit et aux carnets de commandes des entrepreneurs. Même à un taux d’intérêt nul, une entreprise qui n’a pas de marchés n’a pas besoin de crédit.

Comme vous le voyez, il n’y a pas de relation mécanique entre les décisions d’une banque centrale et l’économie réelle. Il y a beaucoup d’étapes à franchir et chacune est un barrage en soi qui peut renvoyer au point de départ. Autrement, ça serait trop facile !

- Le problème au Maroc ne réside donc pas selon vous dans le manque de liquidité, mais dans la structure même de l’économie et du tissu productif….

-L’intervention de la banque centrale, dont l’une des missions est de s’assurer que l’économie ne manque pas de liquidités, est inutile dans notre cas, car la source du problème lui échappe. En termes plus clairs, même si Bank-Al-Maghrib réduit ses taux directeurs à 0 % et rachète tous les titres détenus par les banques commerciales, cela n’accélérera ni la distribution de crédits, notamment à l’équipement, ni la croissance économique.

Les entreprises au Maroc ont des problèmes structurels de compétitivité et pas seulement des difficultés conjoncturelles de liquidités. On ne règle pas les problèmes d’une entreprise qui perd de l’argent et qui a des lacunes de management, par plus de crédits. Ce qui est valable pour cette entreprise l’est pour toute l’économie.

La croissance dans notre pays est, faut-il le rappeler, décorrélée de sa politique économique. Elle est davantage déterminée par des variables exogènes à celle-ci (pluviométrie principalement). Par conséquent, les structures productives compétitives, pouvant tirer profit de la politique voulue par les chantres de la relance, sont quasi-inexistantes au Maroc.

D’autre part, le niveau élevé de mortalité des entreprises et le faible niveau d’accès de la TPME marocaine aux marchés situent le problème du côté de la demande de crédit et non de son offre. Un jeune entrepreneur préfère qu’on le mette en contact avec ses premiers clients (économie réelle) qu’avec un banquier (marché financier).

Les politiques de relance que nous avons menées ont profité davantage à nos partenaires étrangers dont on a financé la croissance, en endettant les Marocains, surtout les ménages.

- Vous avez quand même la conviction que la banque centrale ne doit pas rester indépendante du politique. Vous rejoignez sur cela vos pairs de gauche. Qu’est-ce qui pose problème dans l’indépendance de Bank-Al-Maghrib ?

-Il s’agit d’une certaine philosophie de la gestion publique. C’est aux Marocains, à travers leurs représentants légitimes, de donner l’orientation qu’ils veulent à leur politique économique. Sur ce point, nous sommes du même avis que les défenseurs de la réduction de l’indépendance des banques centrales et sur la nécessité de les soumettre au contrôle des gouvernements élus.

Nous avions défendu dès 2015 des thèses très tranchées sur le sujet. Nous n’avions pas demandé uniquement un réaménagement de l’indépendance de l’Institut d’émission en l’astreignant à plus de transparence et de coordination avec le gouvernement ou en créant des structures parallèles pour limiter cette indépendance. Nous avons appelé à sa soumission totale et sans réserve à l’exécutif en tant qu’émanation de la volonté populaire.

Car, pour nous, dans une démocratie, le peuple doit avoir le dernier mot dans tout ce qui concerne la gestion publique fut-elle dans des domaines aussi techniques que la monnaie ; et aucune technostructure aussi compétente soit-elle, ne doit exercer de tutelle sur lui ni imposer des politiques dont il n’est pas la source et la finalité.

- Parlons d’inflation. Le Maroc aligne depuis quelques années des taux qui ne dépassent pas les 2%. Certains économistes appellent aujourd’hui à plus d’inflation pour à la fois booster la croissance et absorber une partie de la dette publique. Le Maroc peut-il se permettre une inflation basse, à l’Allemande ? L’inflation, sans qu’elle ne soit excessive, peut-elle être une partie de la solution ? Quelle est votre position sur ce sujet ?

-Tout d’abord, il n’y a pas de bouton sur lequel on appuie pour fixer le niveau d’inflation. C’est un non-sens économique. L’inflation est un résultat et non une action. Il y a des instruments monétaires (baisse des taux directeurs et de la réserve obligatoire) et budgétaires (augmentation des dépenses publiques) ‘réputés’ favoriser l’inflation. On les a tous essayés et ils n’ont produit aucun effet. En deux décennies, le niveau de la dépense publique est passé de moins de 20 % à plus de 35 % du PIB et les taux directeurs de 7 % à 2,25 % ; et pourtant l’inflation a continué son trend baissier.

Le niveau faible d’inflation au Maroc, qui est une bonne chose au passage, résulte des mutations profondes de l’économie mondiale, de l’intégration extrême des chaînes de valeur au niveau global et de la révolution technologique, se traduisant par une baisse durable des coûts de production et de distribution, et par conséquent, des prix. Le vieillissement de la population est également un facteur déterminant dans la persistance d’un niveau d’inflation bas, car un senior consomme beaucoup moins qu’un jeune.

Enfin, il n’y a aucun lien entre l’inflation et le niveau de croissance dans un pays. La courbe de Philips (relation inverse entre le taux de chômage et le taux d’inflation) sur laquelle s’appuient les politiques de relance n’est pas observée au Maroc. Elle ne l’est même plus dans le pays où elle a été découverte pour la première fois, la Grande-Bretagne.

- Le gouverneur de la banque centrale est souvent critiqué pour son conservatisme et orthodoxie dans la conduite de la politique monétaire. Vous êtes l’un des rares économistes à défendre le contraire. Vous pensez même que le Wali a appliqué depuis sa nomination en 2003 une politique monétaire très laxiste. Alors, Jouahri serait-il keynésien ?

-Tout à fait, Monsieur Jouahri est un grand keynésien. Déjà dans l’absolu, une politique monétaire menée par la banque centrale pour agir sur le niveau de production par le crédit, est une idée on ne peut plus keynésienne. Et même si dans ses statuts, notre banque centrale se limite à l’objectif de stabilité des prix, ce qui importe c'est ce qu’elle fait dans la réalité et non ce qui est écrit dans les textes.

Au Maroc, le plus grand acteur de la relance de l’économie par l’instrument monétaire et la distribution de crédits n’est autre que Bank-Al-Maghrib. Si dans le discours et les statuts, elle est conservatrice et se veut la gardienne des équilibres macroéconomiques, dans les faits, c’est une autre histoire.

Elle a appliqué depuis plusieurs années une politique monétaire qui va dans le sens des défenseurs de la relance keynésienne, à savoir stimuler l’économie par la réduction continue des taux directeurs et du niveau de la réserve obligatoire. On n’a même pas eu besoin de refondre les statuts de la banque centrale pour le faire.

- Après avoir réfuté toutes les thèses des économistes de gauche, quelles sont les pistes de relance que vous proposez pour assurer un redémarrage optimal de l’économie ?

-Parler de relance à ce stade relève de la précipitation incompréhensible, tant le risque de la pandémie est toujours présent et aussi dangereux. On ne sortira durablement de la crise du Covid-19 que sous l’une des trois conditions suivantes : vaccin, traitement ou immunité de masse.

On en est encore loin et tant que c’est le cas, toute politique de relance à ce stade (injection de liquidités, hausse des dépenses publiques et endettement massif) épuisera nos ressources et nous mettra rapidement face à de graves difficultés. Le monde est toujours dans le bloc opératoire que certains économistes planifient déjà ses prochaines vacances.

Notre souci à ce stade doit être de survivre à la crise avec le minimum de dégâts possibles, en attendant d’en sortir définitivement. Il faut remettre rapidement les entreprises au travail pour reprendre des niveaux minimaux de production et rester vigilants, car d’autres vagues de contamination ne sont pas à exclure, si le déconfinement n’est pas bien orchestré.

Disons-le clairement : nous sommes en économie de guerre et sous les feux de l’ennemi, on ne parle pas de relance on se concentre sur la victoire. 

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