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Le paiement mobile se trouve aujourd'hui otage d'un paradoxe similaire à celui de l'oeuf et de la poule. Pour faire décoller la solution à grande échelle, le rush doit-il se faire auprès des commerçants ou chez les clients?

Paiement mobile : un blocage à deux facettes

Par Sara El Hanafi | LE 07-01-2020 
Le paiement mobile se trouve aujourd'hui otage d'un paradoxe similaire à celui de l'oeuf et de la poule. Pour faire décoller la solution à grande échelle, le rush doit-il se faire auprès des commerçants ou chez les clients?

Cela fera bientôt deux ans que diverses applications de paiement mobile, lancées par les banques ou par les établissements de paiement agréés par Bank Al-Maghrib, ont commencé à voir le jour.

Des applications lancées en grande pompe, et qui promettaient chacune à sa manière, de révolutionner le monde du paiement au Maroc; sous l’égide de Bank Al-Maghrib qui mise sur la technologie pour élargir l’inclusion financière et réduire la circulation du cash.

Mais à ce jour, le nombre de wallets (portefeuilles mobiles) tourne autour de 400.000 seulement. Ces wallets n’étant pas diffusés à grande échelle et ce moyen de paiement n’étant pas encore accepté par les commerçants, le déploiement effectif d'une solution nationale de paiement mobile reste en quelque sorte bloqué, en dépit de la mise en place de quasiment toutes les infrastructures nécessaires à la réussite de la solution.

Les commerçants encore réticents

Les raisons de ce blocage sont multiples mais selon un opérateur du secteur, le retard observé dans le déploiement à grande échelle du paiement mobile est "un manque de coopération flagrant de la part des commerçants". Notre interlocuteur désigne surtout les petits commerçants qui ne veulent pas apparaître sur les radars du fisc alors qu’ils ne sont pas soumis à des exigences de traçabilité significatives actuellement.

"C’est un grand non pour eux, en dépit des premières incitations qui leur sont offertes", ajoute notre interlocuteur.

>> Lire aussi: Paiement mobile: des incitations fiscales et non fiscales pour encourager les commerçants à adhérer

Une de ces incitations phares est certainement l'introduction d'une réduction de 25% de la base imposable correspondant au chiffre d'affaires réalisé par paiement mobile. Une mesure d'ailleurs qualifiée de "non suffisante" par le gouverneur de la Banque Centrale Abdellatif Jouahri, dans une récente sortie médiatique.

"Quantitativement, cet abattement ne représente pas ce que les commerçants gagnent actuellement en étant absents du viseur du fisc", ajoute une autre source, faisant allusion au manque de transparence actuel, réel ou supposé, d'une partie des commerçants lors de la déclaration de leurs revenus.

Notre interlocuteur fait d'ailleurs le rapprochement entre un rejet clair du paiement mobile de la part des commerçants et celui de l'ICE et de la facturation électronique, les discussions autour de ces derniers ayant causé des mouvements de grève assez importants traduisant le refus catégorique de leur application par les commerçants.

"Il faudrait peut-être penser à une sorte d’amnistie pour encourager les commerçants à adhérer à la solution, une sorte de garantie pour démontrer la bonne foi du fisc et surtout démontrer que le rôle premier du paiement mobile n’est pas d’assurer la traçabilité de leurs comptes", ajoute notre source.  

Notre interlocuteur regrette d’ailleurs qu’il n’y ait pas d’action concertée dans ce sens au niveau de la nouvelle Association professionnelle des établissements de paiement.

En attendant, notre source indique que chaque établissement de paiement fait des recrutements de commerçants pour son futur réseau d’agents détaillants, c'est-à-dire d’agents qui pourront ouvrir des comptes de paiement de type 1 (plafonnés à 200 dirhams), ainsi qu'effectuer d’autres opérations basiques comme le cash-in ou le cash-out.

Pour enrôler les commerçants, il faut d'abord du business

Cela étant, pour Ismaïl Bellali, Directeur général du Centre monétique interbancaire (CMI), qui a lancé son application de paiement mobile baptisée "Ibriz" en avril dernier, l’appréhension des commerçants quant au niveau de traçabilité apporté par le paiement mobile est justifiée mais elle n’explique pas à elle seule le retard du déploiement à grande échelle de la solution.

"Si les commerçants y perçoivent une opportunité de business, et constatent qu’une portion des clients préfère payer par mobile, ils n’auront aucun problème à ce qu’une partie de leur chiffre d’affaires soit réalisée via ce moyen", indique-t-il.

Pour notre interlocuteur donc, le peu de wallets opérationnels aujourd’hui est la véritable raison derrière le blocage de la solution: "Pourquoi un commerçant s’engagerait-il dès aujourd’hui dans une activité d’acceptation de paiement mobile alors qu’il n’y a déjà pas assez de wallets opérationnels?" s’interroge-t-il.

Il argumente davantage en précisant que le volume de transactions opérées par wallets jusqu’à présent est très minime, et qu’il s’agit surtout de transferts et non de paiements ; alors que les applications déjà opérationnelles offrent également des services de paiement de factures.

Notre interlocuteur ne nie toutefois pas que la procédure d'enrôlement des commerçants pour l'activité d'acceptation du paiement mobile est fastidieuse, et qu'elle devra être allégée.

D’une autre part, Ismaïl Bellali reconnaît que la solution, dans sa globalité, doit encore faire l’objet davantage d’efforts de communication, notamment autour de l’interopérabilité entre wallets, véritable atout du paiement mobile au Maroc et qui permettra de le diffuser plus largement.

"Il y a un groupement d’intérêt économique qui a été créé, baptisé GP2M (Groupement pour le paiement mobile au Maroc) et qui se chargera de la communication transversale autour de la solution et son intérêt. Ses premières actions sont prévues très prochainement", révèle notre interlocuteur.

Cet effort de vulgarisation s’ajoutera aux différentes campagnes de communication déjà lancées par divers émetteurs d’applications de paiement mobile.

Cela étant, il faut dire que les établissements de paiement, qui offrent des wallets de paiement mobile adossés à des comptes de paiement destinés surtout à une cible non bancarisée (contrairement aux wallets de banques adossés à des comptes bancaires), et qui sont donc le véritable noyau de la solution nationale de paiement mobile, sont encore dans une phase de démarrage, et il faut dire que l’activité ne décollera pas de suite chez eux.

"Certains opérateurs n’ont pas encore commencé à recruter des commerçants, d’autres n’ont pas lancé leurs applications, et d’autres établissements ayant déjà lancé des wallets n’ont pas recruté de la clientèle", ajoute M. Bellali.

Pour l'instant donc, le paiement mobile reste otage d'un paradoxe similaire à celui de l'oeuf et de la poule, où l'on se demande qui parmi les deux a été créé en premier.

Dans le cas du paiement mobile, le décollage de la solution devra-t-il se faire d'abord par un recrutement massif des clients, qui exigeront et forceront la généralisation de la solution chez les grands commerçants et puis chez les petits? Ou est-ce que le grand rush de la clientèle vers les wallets ne se fera que lorsque les commerces se doteront des outils nécessaires pour accepter le paiement mobile?

En attendant, le paiement mobile demeure pour l'instant un énième simple outil de transfert de fonds. Les opérateurs déjà spécialisés dans cette activité se voient donc bousculés dans leur propre marché par de nouveaux opérateurs; en attendant que le paiement mobile se déploie proprement et réalise ses véritables objectifs d'inclusion financière et de réduction de cash.

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