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Elle n’a mobilisé que 22 880 personnes physiques marocaines. La faute à qui ? A la communication de l’Etat ? Aux banques du syndicat de placement ? Ou au marché boursier qui n’arrive toujours pas à attirer l’épargne populaire ? Décryptage.

 

OPV Maroc Telecom. Une opération pas si populaire que ça…

Par M.M. | LE 16-07-2019 
Elle n’a mobilisé que 22 880 personnes physiques marocaines. La faute à qui ? A la communication de l’Etat ? Aux banques du syndicat de placement ? Ou au marché boursier qui n’arrive toujours pas à attirer l’épargne populaire ? Décryptage.

L’OPV Maroc Telecom est une réussite sur le plan financier. L’Etat voulait récupérer 2,2 milliards de dirhams, il a eu en face une demande de plus de 33 milliards. L’objectif financier pur et dur est donc atteint.

Les 2,2 milliards seront encaissés aujourd’hui (ce mardi 16 juillet étant la date de règlement-livraison des titres) et iront renflouer à parts égales le budget général et le Fonds Hassan II.

Mais l’OPV Maroc Telecom n’avait pas que cet objectif. Après la cession de 6% du capital aux institutionnels, le ministère des Finances a décidé de réserver 2% du capital au marché pour attirer une épargne populaire. Mohamed Benchaaboun et les responsables du ministère l’ont déclaré à maintes reprises lors de la préparation de l’opération.

>>> Lire notre article : Voici comment l'OPV Maroc Telecom a été préparée ?

Objectif atteint ? Pas vraiment, selon plusieurs sources du marché.

Les résultats techniques de l’opération montrent que seuls 22 880 personnes physiques marocaines résidentes ont souscrit à l’OPV. On est loin des niveaux de participation aux OPV et IPO de la première décennie des années 2000.

Pour son introduction en Bourse en 2004, Maroc Telecom avait attiré plus de 129 000 souscripteurs particuliers. C’est cinq fois plus les résultats de l’actuelle OPV.

Une IPO comme celle de la SNEP en 2007 avait attiré également plus de 113 000 personnes physiques. Idem pour le promoteur Alliances en 2008 et ses 90 403 souscripteurs particuliers.

Cette faible mobilisation autour de l’OPV concerne également les salariés de l’opérateur : en 2004, plus de 11 900 salariés de Maroc Telecom ont pris part à l’IPO. Quinze ans plus tard, seuls 1.346 salariés ont été séduit par l’OPV malgré les facilités accordés par le groupe (financement à hauteur de six mois de salaires), la décote offerte sur le prix (117,7 DH pour les salariés contre 125,3 pour le reste des souscripteurs) et les perspectives alléchantes de performance du titre sur le moyen terme.

>>>Lire à ce propos : Comment se comportera le titre IAM après l'OPV ?

« Initialement, les arrangeurs de l’opération tablaient sur la participation de 40 000 souscripteurs, dont les salariés de Maroc Telecom. Ils sont arrivés à un nombre total de 25 000 souscripteurs toutes catégories confondues. Il est en effet difficile de parler ici d’opération populaire », signale un opérateur du marché. « C’est malheureux pour la Bourse. On aurait vraiment voulu que l’épargne populaire se renforce, qu’elle vienne animer la place. C’était l’occasion idéale, une fenêtre de tir assez rare, mais qu’on a raté», se désole-t-il.

Faible participation du grand public : les explications des professionnels

Comment s’explique ce faible engouement pour l’OPV sachant que toutes les conditions étaient réunies pour un grand succès : solidité du groupe Maroc Telecom, perspectives de croissance quasi certaines, politique généreuse de distribution de dividende, syndicat de placement le plus large possible et surtout un prix par action (125,3 DH) offrant une décote d’au moins 10% par rapport au prix réel du titre.

Pour les professionnels du marché sondés par Le Boursier, plusieurs éléments expliquent cette faible participation. Nous les regroupons ici en 7 points :

1-« Contrairement à l’IPO de Maroc Telecom en 2004 ou aux autres OPV des années 2005-2008, les banques n’ont pas mis à disposition de leurs client le levier financier (car interdit depuis 2009 par le gendarme de la place, ndlr), ces crédits à court terme servis aux particuliers pour leur permettre de souscrire et qui ne sont remboursés qu’une fois les titres cédés sur le marché ».

2-« Les limitations réglementaires sur les souscriptions multiples et les souscriptions par procuration : « C’est un changement qui a été fait à bon escient, car il y avait de l’anarchie avant. Mais c’est ce qui nous permettait de dépasser les 100 000 souscripteurs entre 2004 et 2008, puisqu’un client pouvait souscrire autant de fois qu’il le voulait en présentant simplement des procurations et des CIN de personnes tierces ».

3-« Entre 2004 et 2008, les gens qui souscrivaient tablaient sur des gains de 100 à 200% sur une courte période. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui puisque le maximum de gains espérés sur Maroc Telecom est compris entre 10 et 20% ».

4-« Il y avait à cette époque une euphorie autour de la Bourse, le marché alignait des performances à deux chiffres, certains titres doublaient de valeur en quelque mois et les liquidités étaient abondantes sur la place. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ».

5-« Le timing de l’OPV n’était peut être pas le plus approprié : elle est intervenue à la veille des vacances d’été et au lendemain du ramadan, dans un contexte de morosité économique et social quasi générale ».

6- « A partir du troisième jour de la période des souscriptions, il y a eu de fortes rumeurs sur une clôture anticipée, ce qui a refroidi les souscripteurs qui se disaient qu’il était inutile de participer pour n’avoir au final que 150 titres (l’équivalent de près de 19 000 dirhams). L’Etat a décidé de ne pas clôturer l'OPV par anticipation, mais malgré cela, les gens n’étaient pas très chauds. Ils avaient finalement raison, parce que même avec ce faible nombre de souscripteurs, les particuliers ont eu en moyenne 175 titres chacun. Ce qui est très faible quand on espère fructifier son épargne »

7-« Les Marocains n’ont pas la culture de la Bourse. C’est la triste réalité. Il y a une poignée de 5 000 à 6 000 boursicoteurs au grand maximum qui opèrent à plein temps sur le marché. On n’est jamais arrivé à dépasser ce chiffre. On est loin de marchés comme celui de l’Egypte où les particuliers sont un des principaux animateurs des échanges. Au Maroc, nous avons un marché d’institutionnels. Nous n’avons pas un marché de masse, mais un marché d’initiés… »

Faire de Maroc Telecom une opération populaire visait justement à faire revivre la flamme de la Bourse chez les particuliers qui ont abandonné la place après l’éclatement de la crise en 2008 et les déceptions Addoha, CGI, Alliances…

En plus de ces points explicatifs, il faut dire que l'OPV n'a pas été assez vulgarisée auprès du grand public à travers notamment des spot télé, comme lors de son introduction en Bourse en 2004. Une critique à laquelle les conseillers de l'Etat avaient répondu le 19 juin lors de la conférence de présentation de l'opération en avancant que le contexte avait complètement changé: "En 2004, on était dans une optique de prise de connaissance sur le marché financier. Aujourd’hui, si quelqu’un ne connait pas Maroc Telecom, c’est qu’il ne connait pas le marché", avait répondu justement Idriss Berrada, DG d'Attijari Finances Corp' pour justifier le choix de ne pas recourir aux médias de masse pour communiquer autour de l'OPV. 

Un syndicat de placement pas très motivé ?

Autre raison invoquée par un de nos interlocuteurs : la faible motivation de certains membres du syndicat de placement. Ce dernier était composé d’une vingtaine d’opérateurs financiers (entre banques et sociétés de bourse), mais certains n’ont pas fait l’effort de chercher le maximum de souscripteurs, affirme notre source.

« Il y a eu de la frustration après les résultats de la cession des 6% du capital sur le marché de blocs. Sur toutes les banques qui ont souscrit, seules trois ont été servies (Attijari, BCP et Crédit Agricole). Les autres organismes financiers ont été donc refroidis par ces résultats et n’ont pas poussé l’OPV auprès de leur clientèle », explique notre source.

Difficile de vérifier ou de recouper cette hypothèse, mais les chiffres communiqués jusque-là par Attijariwafa bank et le Groupe Banque Populaire (GBP), les deux co-chef de file de l’opération, l'appuient en quelque sorte.

Le jour de la clôture de l’OPV, le GBP a annoncé avoir mobilisé le tiers des souscripteurs. Idem pour Attijari qui a annoncé trois jours plus tard être derrière 30% du total des souscriptions pour un montant de 10 milliards de dirhams.

Les deux banques à elles seules ont donc mobilisé près des 2/3 des souscriptions, ce qui dépasse leurs parts de marché réelles aussi bien sur les dépôts que sur les crédits (55%). Un gap qui valide l’hypothèse soutenue par notre source sur la faible mobilisation des autres membres du syndicat de placement.

Tout cela fait dire à une autre source bancaire que le fait d’attirer plus de 22 000 personnes physiques dans ce contexte est un succès en soi. Surtout, soutient-elle, que le contexte aussi bien économique que financier des ménages marocains ne se prête pas à une forte mobilisation de l’épargne publique.

« Depuis le début des privatisations au milieu des années 1990, le nombre des souscripteurs n'a pas dépassé les 200 000 au total. Cette OPV de Maroc Telecom a pu quand même intéresser plus de 22 000 souscripteurs particuliers marocains, ce qui représente plus de 10% du nombre total de gens ayant souscrit à toutes les privatisations passées par la Bourse de Casablanca. C’est donc un succès vu de cet angle là », nuance notre source.

Oui, le succès est indéniable, mais ne fait pas de cette OPV une opération populaire comme souhaité par les pouvoirs publics. 

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